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Les TICE dans l'évolution du métier d'enseignant en théâtre

Contribution de l’enseignement du spectacle vivant, en particulier du Théâtre, à la réflexion sur la place des TICE dans l’évolution du métier d’enseignant

 

1. Evolution disciplinaire : Les TIC dans le spectacle vivant, comme objet d’étude et de pratique

    Ainsi que l’attestent les programmes officiels en vigueur (I.O. de juin 2001) les enseignements artistiques, en particulier les enseignements de théâtre, comportent explicitement une partie technique liée à l’histoire de la scénographie. Cette dernière ayant connu un renouvellement spectaculaire (au double sens du terme) au cours de la seconde moitié du XXe siècle grâce aux progrès de la numérisation, l’enseignement du théâtre a d’abord été amené à évoluer, par transitivité, à partir des changements qu’a connus son objet même.
    Un autre trait caractéristique de cette évolution liée aux progrès techniques, est l’intégration du support lui-même dans la mise en scène : loin de rester confinées au rôle d’auxiliaire invisible, les nouvelles technologies ont tendance à se « donner en spectacle », elles ont conquis un statut esthétique comme constituant du spectacle.

1.1.  La dimension technique, péri-spectaculaire

    Elle se rencontre essentiellement dans la régie, la scénographie assistée par ordinateur, et la simulation 3D (voir sur ce dernier point article de F. Gomez « L’élève, le théâtre et la 3D » in Dossiers de l’ingénierie éducative).
    L’enregistrement et la décomposition numériques d’une mise en scène permettent non seulement à la régie son et lumière d’un spectacle une mobilité et un gain de temps considérables, mais ils permettent aussi à l’élève et à l’enseignant d’apprécier par soustraction l’impondérable qui reste le lot de l’intervention humaine, informatisée ou manuelle : adaptation d’une mise en scène à un volume de plateau et/ou à une configuration de salle différents ; au moment même de la représentation, réactivité à l’erreur, au décalage ou à l’improvisation humaine …
    La généralisation des TIC telle que professeur et élève peuvent l’observer dans les arts de la scène, permet donc, par soustraction et allègement des invariants techniques, une approche plus aiguë et plus fine du facteur humain et de l’aléatoire événementiel. Ce constat, paradoxal en apparence, est pourtant essentiel pour franchir les obstacles idéologiques qui rattachent encore l’informatique et le numérique à l’idée d’un usage « déshumanisé ». On apprend par la pratique que rien n’est plus faux.

1.2.  Dimension artistique interne au spectacle : usage croissant, quasi banalisé, de la vidéo sur scène, inclusion de la prise de vue simultanée transmise sur écran(s)

    Claudel et Lugné-Poe eurent les premiers l’intuition que le recours au cinéma sur le plateau pourrait non seulement pallier la contrainte de l’unicité du lieu de représentation (ne pas confondre avec l’unité d’action, qui est du domaine fictionnel) mais aussi présenter des ressources poétiques et créatives susceptibles de transformer l’œuvre dramatique elle-même. Aujourd’hui (sept.-07) que la vidéo numérique a atteint une miniaturisation et une souplesse d’usage qui la rende maniable par l’acteur en jeu, à présent que les progrès de l’éclairage de plateau permettent de créer toutes les ambiances avec une précision de focale qui peut faire du projecteur un pinceau pictural (cf. la notoriété, acquise en grande partie sur cette base, des scénographies de Robert Wilson), les arts de la scène, rejoints par l’évolution des arts plastiques (du tableau à l’installation et à la performance) proposent de lire les nouvelles technologies à même le plateau, en même temps qu’ils se donnent à lire eux-mêmes. Bref, de même qu’il est difficilement envisageable de commenter Godard ou Wenders sans avoir une claire notion de ce qui distingue un travelling d’un panoramique, de même il n’est guère possible d’aborder un spectacle d’Ostermeier ou de Warlikovski en retranchant du spectacle les composantes techniques et simultanément esthétiques de la régie dans ses plus modernes ressources.   
    Il est donc manifeste que les enseignements artistiques de théâtre, de danse, mais aussi bien de cirque, en intégrant la composante technologique dans leurs programmes, et l’histoire de la scénographie dans la réception du spectacle, permettent de contrebalancer un idéalisme encore dominant dans l’approche littéraire, qui voudrait que la mise en scène ne soit que cosa mentale et projection-incarnation, nécessairement dégradée, d’un état pré-existant du sens. Les nouvelles technologies sont ici héritières de la technique d’antan, par la réaffirmation du lien millénaire qui rattache l’art à l’artisanat (Hannah Arendt a livré sur ce sujet quelques analyses célèbres). Le gain historique intervenu tient avant tout à la souplesse et, donc, à la massification de l’usage.

1.3. Le travail sur le spectacle capté : intersection théatre-audiovisuel-informatique

    Il est donc de moins en moins rare que le professeur et l’élève captent le travail théâtral accompli sur le plateau et retravaillent tantôt la prise de vue, tantôt le son de la séquence captée. L’audiovisuel, le banc de montage, les logiciels de samplage sonore, prennent le relais du spectacle vivant sans rupture de continuité, et prolongent par d’autres moyens la réflexion du praticien de théâtre sur : le point de vue du spectateur, la modulation de l’émotion, le rythme dramatique, l’articulation des différents signifiants du spectacle (en particulier les signifiants verbaux et non verbaux, ces derniers ayant toujours tendance à se trouver minorés dans une approche classique).

2. Méthodologie : Les TICE dans les outils pédagogiques conçus pour permettre au professeur de visionner et d’interpréter le spectacle

2.1. La généralisation du DVD et du support multi-media

    Depuis les années 2004-2005, préparé par une longue et riche période d’enregistrements VHS à support magnétique assortis de livrets, le document officiel produit par le CNDP sous la direction scientifique de l’Inspecteur général de théâtre, privilégie le multimédia et la correspondance entre des articles de fond, des documents d’archives, et le DVD compilateur de captations.  On note tout particulièrement le succès scolaire mais aussi commercial qu’a rencontré l’ouvrage de référence sur les Pièces de guerre d’Edward Bond, où le grand auteur britannique lui-même a régulièrement apporté sa contribution à l’ensemble constitué par le texte et les archives numérisées.

2. 2. Evolution comportementale et cognitive

    Du support magnétique au support numérique, de la cassette VHS au DVD, une évolution comportementale et cognitive se remarque dans l’usage qui est fait de ces outils pédagogiques. Le séquençage par chapitres du DVD, la présence régulière de bonus aisément accessibles et fournissant une partie des coulisses du spectacle, entraînent au moins deux conséquences :
. une perception plus aisée des composantes du jeu et du spectacle et, partant, de l’œuvre elle-même, dans la mesure où la libre circulation à des temps différents du spectacle, l’aisance accrue dans les allers et retours, libère l’utilisateur de la linéarité de défilement caractéristique du support magnétique comme du spectacle réel ;
. une conscience plus avertie des moyens techniques mises en œuvre, grâce au bonus à valeur documentaire, et surtout la prise de conscience plus nette que la captation audiovisuelle use de codes perceptifs différents. Emblématique à cet égard est le « bonus » du spectacle Tambours sur la digue où l’on voit Ariane Mnouchkine expliquant pourquoi elle doit faire rejouer une scène pour le cinéma, alors que celle-ci présentait un caractère abouti pour les spectateurs de théâtre.
    On remarque qu’ il y a donc une réflexivité du multimédia pédagogique : loin d’être un support qui échappe à la conscience de son utilisateur, il est une invitation au choix délibéré, à la construction d’un parcours d’appropriation. Comme les autres formes de multimédia, mais plus encore parce qu’il s’applique à du vivant éphémère et disparu, naguère partagé par une communauté humaine, le multimédia théâtral apprend à apprendre, en même temps qu’il sauvegarde et enrichit l’acte artistique.
    C’est une autre approche de l’analyse littéraire, on l’a déjà perçu, qui émerge donc grâce à la pluralité des propositions audiovisuelles ou documentaires associées aux textes, avant, pendant et après son étude livresque. La généralisation de la démarche comparatiste est à l’horizon d’une telle démarche, qui sous-entend que c’est de la confrontation que naissent les problématiques fécondes. Le prochain outil de théâtre en préparation au CNDP sous l’égide de l’Inspection générale étendra ce principe à toute l’étude de L’Illusion comique de Corneille et de la problématique du théâtre dans le théâtre.

2. 3. Modification des pratiques de classe, évolution des finalités des productions-élèves

    Ces évolutions cognitives et méthodologiques ont leurs conséquences dans les pratiques de classe et la perception que les élèves peuvent avoir des finalités de leur travail.
En classe. Du dispositif frontal de classe opposant la console de lecture audiovisuelle aux rangées de tables traditionnelles, les salles passent au réseau d’écrans où l’élève peut opérer toutes les manipulations caractéristiques que de la salle-pupitres, depuis la recherche sur Internet, jusqu’à la réalisation de son propre support multimédia à partir de données importées. Comme dans les autres discipines assistées par les TICE, le tableau blanc interactif prend le pas sur le tableau traditionnel.
Quelques pratiques en développement dans l’approche plus particulière du théâtre :
. l’extraction d’une image fixe significative par rapport à l’ensemble d’une séquence de jeu, sa mise en relation avec le texte (quand texte il y a) et avec d’autres arrêts sur image issus de mises en scène différentes
. l’extraction d’un fragment de séquence du spectacle capté, étalonnée sur un segment de texte identique, qui permet, toujours par confrontation, de mesurer les caractéristiques spatiales et temporelles d’une mise en scène (usage plus ou moins restreint de la profondeur de champ, variation des éclairages, durée, alternance répliques-déplacements, etc.)
. l’usage de logiciels de dessin en deux ou trois dimensions pour reconstituer les conditions d’un plateau observé lors d’un spectacle précédent, anticiper sur les évolutions, etc.

    Cet  élargissement du champ documentaire disponible au profit de l’écriture et de la formation du jugement :
- permet de confronter, sur un même segment d’œuvre, des partis pris différents, et de s’interroger sur le point de vue adopté, sur les critères qui font la valeur informative ou esthétique d’une image (pour un public et à un moment donné) ;
- permet de donner une pertinence et une variété documentaire inégalée au compte-rendu de spectacle et à l’apprentissage de l’écriture critique : les TIC sont ainsi une aide puissante à la « professionnalisation » de la production des élèves.

Pour simplifier avec humour, on pourrait dire que le compte-rendu de spectacle et ses dérivés, s’émancipent peu à peu grâce aux TIC du « Moyen-Age » de la copie perforée écrite à l’encre et assortie de dessins maladroits, pour accéder à la production d’un document à valeur de circulation sociale, susceptible de faire trace dans l’itinéraire d’un artiste, et de recevoir ainsi du milieu professionnel lui-même la sanction positive d’une plus-value  quasi éditoriale.
Autrement dit, il n’est pas rare que les meilleurs témoignages scolaires apportés au spectacle finissent dans le « book » d’un artiste ou d’une compagnie !
 Ces mutations ne sont possibles, naturellement, que si des sites-ressources suffisamment puissants permettent aux élèves et aux professeurs de s’alimenter, sans craindre la limite des « stocks » disponibles.

3. Formation à distance pour l’élève et le professeur : de www.lebacausoleil.fr à www.lagarce.com en passant les « Pièces démontées » du CRDP de Paris, la révolution des sites-ressources

    Pour répondre, comme on vient de le voir, aux besoins pédagogiques de l’élève et du professeur dans la préparation du baccalauréat, mais aussi pour leur permettre simultanément de fixer une trace durable de la création dramatique, afin d’élaborer soi-même des propositions scéniques, l’Inspection générale des enseignements de théâtre, grâce à l’apport partenarial du Ministère de la Culture et de la Communication et du CNDP, grâce à des conventions signées par le Ministère de l’éducation nationale, a entrepris avec succès depuis environ quatre ans une recherche pionnière en matière de sites-ressources.

    La modernité pédagogique visionnaire d’Ariane Mnouchkine, qui est aussi, rappelons-le, une réalisatrice de cinéma passionnée par l’image, a permis en 2003, dès l’entrée au programme de l’univers artistique du Théâtre du Soleil, de créer le site : www.lebacausoleil.fr . Se trouvaient réunis pour la première fois, dans un ordre chronologique adopté par les artistes eux-mêmes, le fonds documentaire iconographique et audiovisuel retraçant les créations du Théâtre du Soleil depuis sa fondation, des commentaires critiques et journalistiques, des synthèses pédagogiques sur les différentes formes de théâtre qui, dans le monde entier, en particulier en Orient et en Extrême-Orient, ont nourri les recherches du Théâtre du Soleil. Une webmestre répondait par ailleurs, en dialogue avec la troupe, aux questions posées par élèves et professeurs.
    Cette révolution a connu une étape décisive avec la seconde génération du site www.lagarce.com , dont le pilotage, assuré par François Berreur en dialogue constant avec l’Education nationale, à partir d’une base de données construite par www.théâtrecontemporain.com , permet de suivre au jour le jour toute la vie scénographique et artistique internationale de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce, œuvre figurant au programme des sections Théâtre en 2007-2008 et pour trois ans. Ce modèle informatique, unique en son genre, a été conçu dans l’optique d’un transfert ultérieur possible à toute œuvre d’artiste ou de compagnie mobilisant la recherche artistique et universitaire. Outre les ressources archivistiques et documentaires proposées, sur le modèle désormais classique du site du Théâtre du Soleil, le site Lagarce offre la possibilité d’ouvrir un espace de communication lycéens et un espace d’échanges enseignants, en fonction des moyens qui seront attribués au développement de cet outil.
    D’ores et déjà, au moment du lancement du nouveau programme, ce site a permis une première pédagogique en France : à la rentrée 2007, la coopération IGEN Théâtre – site Lagarce a donné aux professeurs volontaires la possibilité d’être les prescripteurs de leur propre corpus documentaire :  tous les ont pu en effet « passer commande » au site Lagarce des scènes de l’œuvre de cet auteur qu’il souhaitaient particulièrement travailler, et donc les voir alimenter par toutes les ressources audiovisuelles, iconographiques, et textuelles rendues disponibles par la collaboration de ce site avec l’IMEC.
    En termes de calendrier scolaire, un an et demi d’avance a été gagné, dans des conditions optimales, pour la préparation des progressions pédagogiques. En termes de perspectives de recherche et d’échange de bonnes pratiques, la mutualisation offerte par les sites de ce type désenclave définitivement le travail des sections, jusqu’à l’espace même du plateau de jeu.
    Dans le même ordre d’idées, il faut saluer les dispositifs régulièrement alimentés par des enseignants compétents, héritiers des Services pédagogiques des structures (aujourd’hui en pleine mutation), comme :
. les « Pièces démontées » du CRDP de Paris qui accompagnent en ligne plusieurs spectacles importants, du Théâtre du Rond-point au Festival d’Avignon en passant par le Théâtre de la Colline,
. ou encore les portails de ressources académiques mettant en réseau les apports pédagogiques des scènes nationales, tel le portail pédagogique ouvert à la rentrée 2007 par l’Hippodrome de Douai, en partenariat avec Artishoc et les douze théâtres qui accueillent un professeur missionné dans l’académie de Lille.
    De manière générale, les progrès spectaculaires des sites-ressources au service de l’approche pédagogique du spectacle vivant apportent la preuve que la mise en réseau intra-régionale et inter-régionale représente une alternative d’avenir à la question toujours actuelle de l’ingénierie de formation nationale.

Date de publication : 09/11/2007 21:35

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