En avant-première : L'introduction de l'Anthologie des poèmes de René Char
...à paraître chez Gallimard

Pour suivre quelques traces, commençons ici par un témoignage…
« Un accent provençal à couper au couteau, une conversation raffinée, un vocabulaire choisi, beaucoup de politesse et un léger parfum d'eau de toilette qu'on percevait par bouffées. Ce colosse colérique et conquérant, aux yeux méditatifs et bons, parlait d'égal à égal aux petits comme aux grands, ne pontifiait pas, était éperdument généreux, violemment sympathique et à peu près invivable.
C'était aussi un charmeur accueillant, qui n'en mettait que mieux à la porte un antisémite en le menaçant d'un des gourdins qu'il avait toujours à portée de la main ; avec un ami, il piquait une colère à froid de deux heures en tirades impeccablement rédigées (la bagarre était chez lui une des modalités de l'amitié) ; il faisait ensuite sa cour à une dame, en phrases si angéliques que la convoitée en restait éperdue, même quand l'épaisseur physique du personnage lui ôtait le courage de succomber ; il faisait rire de complicité une jolie fille de passage tout en lui serrant déjà l'avant-bras ; puis, avec un confident, il passait aux transes du remords ou aux larmes du mal-aimé, mais toujours avec une sorte de dignité épique.
Il avait l'anticonformisme et l'égocentrisme de tous les artistes, mais cela va de soi ; il pouvait aussi tout partager avec un ami, millions de centimes et maîtresses y compris. Il émanait de lui une vertu de force, une puissance morale et verbale dont je n'ai jamais vu l'équivalent. De cette magnanimité et de sa perpétuelle identité à lui-même (son ton de voix ne changeait en aucune circonstance) montait une majesté royale qui lui était si naturelle que ses interlocuteurs n'en prenaient pas toujours conscience. D'autant plus qu'il ne parlait pas volontiers de poésie, et jamais de sa propre poésie.
Seulement le roi René était aussi un écorché vif, déchiré, solitaire et secret. Réfractaire à toute société, jusqu'à ne pas exercer l'autorité qui émanait de lui, il ne pouvait prononcer sans dégoût le mot de « chef ».
Ce sanguin lent était un émotif ; il y avait, d'un côté, ses grands rires, ses remords, ses haines et rancunes, ses emballements suivis de réactions de rejet, ses pulsions meurtrières parfois, ses faiblesses humaines ; de l'autre, le sentiment étonné et accablé d'une espèce de sacerdoce. Ce qu'il appelait son pluriel et son singulier. Quand il passait de l'un à l'autre, il balayait tout sur son passage, compagnes, éditeurs, camarades, collaborateurs. On en restait d'autant plus pantois que Char n'avait rien d'un chimérique : il était diaboliquement pénétrant, malin comme un singe, et avait le jugement bon pour les choses médiocres ; c'était un esprit braconnier avec un énorme réalisme de terroir et des yeux scrutateurs.
La colère, mais jamais l'ironie. Une solitude d'artiste et de misanthrope ; mais une commisération active et fraternelle pour les faibles, les malheureux, les victimes-nées ; un de ses ressorts les plus puissants était l'horreur de la cruauté ; au seul nom de Le Pen, une lueur meurtrière s'allumait dans ses yeux. C'était un homme bon et violent dont le baromètre indiquait tous les jours tempête. Pendant la guerre, il était resté imperturbable au milieu des dangers ; mais lorsque son existence devenait plate, il s'arrangeait pour faire un drame de la moindre de ses journées. Il y avait en lui quelque chose d'aussi « hénaurme » que chez Flaubert : le blond géant normand n'aura pas été le seul à avoir des querelles homériques avec les édiles de sa ville natale ou à écrabouiller un critique cuistre au marteau-pilon.
Le plus amusant est que ce grizzli avait avalé un rossignol. Il ne rêvait que d'harmonie, de douceur, de grâce, bacchanales idylliques de Poussin, musiques de Mozart. Il se mettait alors à parler comme en rêve et, oubliant l'interlocuteur, à dire d'insaisissables choses suaves en cette langue hermétique dont il était le seul locuteur : la poésie et aussi l'Amour, son grand principe cosmique, tentaient en lui son envol.
C'était un méditatif, supérieurement intelligent, d'une rapidité d'esprit égale à celle de Michel Foucault, une intelligence spontanément métaphysicienne. La première fois que j'ai entendu dans sa bouche les noms de Malebranche et de Plotin, un cuistre en moi a murmuré : « Cause toujours » ; j'ai rapidement déchanté. Il avait lu énormément, dans tous les genres, et sa précision d'esprit égalait sa largeur de vision.
Cela dit, lorsqu'il quittait le sol de sa réflexion et s'embarquait dans sa rêverie, il vous embarquait avec lui dans une machine à remonter le temps : il vous ramenait à l'ère des mythes et de la pensée sauvage, il pensait par symboles, comme en rêve. Il croyait aux fantômes, au surnaturel, à la métempsycose ; il raisonnait sur les éléments, terre, eau ou feu ; il y avait en lui un gnostique, persuadé que la matière pensait et que lui-même portait en son corps des fragments matériels d'un antique organe invisible, aujourd'hui déchiqueté, fragments qui émigraient à travers les marées de l'éternel retour.
Ses confidences se faisaient parfois plus intimes encore. Il aura passé sa vie secrète avec deux ou trois passions étranges. Celle d'un nihiliste assoiffé d'absolu, à qui le spectacle du monde, dès sa première enfance, avait été une hallucination horrifiée sur laquelle il ouvrait des yeux hagards. Celle d'un amoureux de la Beauté, que, dans ses élans d'amour, il considérait parfois comme une véritable déesse, qu'il tutoyait ou voussoyait selon les occasions, mais dont il n'avait jamais entrevu que le profil ou l'éclat trop furtif des yeux : « Après sa mort, écrivait-il, serai-je enfin avec celle que j'aime ? » Cette Beauté qui était aussi la Mort, puisqu'elle est tout, alors que le monde est néant et désastre. Enfin, il a été aussi un mystique, au sens exact du mot, lecteur des mystiques castillans et nordiques et qui écrivait, trois ans avant sa mort, que, Diable merci ! l'âge ne lui avait pas ravi la jouissance de l'extase.
Cette ressource intérieure, son intelligence imaginative et sa vertu de force ont fait qu'il a appartenu à la poignée d'hommes qui, dès 1941, ont osé défier le nazisme, les armes à la main. Malheureusement, le courage qui affronte la mort et l'angoisse de notre condition mortelle font deux ; dès son enfance, Char a été cet angoissé, qui ne parvenait à oublier la mort qu'en s'absorbant dans l'écriture ; à peine achevé, un poème était, disait-il, « perdu » pour lui et tout était à refaire. Tels ont été les deux pôles de son rythme vital : « l'angoisse qui nous évide » et « l'amante en notre cœur ». »
Tel est l'hommage que Paul Veyne, proche du poète pendant les dernières années de sa vie, lui rendit dans le journal
Le Monde en juillet 1990.
« Perdus » pour le poète, les poèmes ne sont pas perdus pour nous, qui les trouvons rassemblés dans cette anthologie comme autant de signes de la présence humaine, fulgurante et obscure à la fois, de René Char. Pour aborder ces textes, il n'est pas inutile de rappeler ainsi en quelques lignes la vie du poète, toujours résumée par Paul Veyne.
« Né sept ans avant la Première Guerre mondiale, René Char est mort peu avant la chute du mur de Berlin : longue existence en un siècle agité entre tous. Mais le non-conformisme de l'homme fit qu'il ne s'attacha jamais à l'actualité, ni, donc, ne vieillit avec elle ; par exemple, il demeura étranger à Marx et à Freud, chose rare en son siècle (il préférait Sade et Nietzsche). Il a été avant tout poète, mais a écrit aussi des essais, de la critique d'art et une pièce de théâtre, Le Soleil des eaux. Il naît dans le Vaucluse en 1907, à l'Isle-sur-Sorgue, dont son père était maire. Après une jeunesse agitée et révoltée, il rejoint en 1929 le groupe surréaliste, devient l'ami d'Eluard, de Picasso, puis se sépare peu à peu du groupe, tout en continuant à partager ses positions antifascistes. Mobilisé en 1939 sur le front d'Alsace, il va, après la déroute de 1940, résider dans le Vaucluse, où la police le surveille. Dès 1941, il entre dans la clandestinité et dans la résistance armée, où il se distingue par son courage et son sang-froid. Après la Libération, il renonce à toute carrière politique et publie deux recueils qui établissent sa renommée, Seuls demeurent (1945) et Le Poème pulvérisé (1947), bientôt réunis dans Fureur et mystère (1948). Il devient l'ami d'Albert Camus, de Georges Braque et de Nicolas de Staël ; Pierre Boulez compose trois cantates sur ses poèmes ; Martin Heidegger est, pendant quelques étés, son invité. En 1965, il organise une campagne de manifestation contre l'implantation, en Haute-Provence, d'une base de lancement de fusées atomiques. En 1978, il quitte Paris pour aller vivre non loin de l'Isle-sur-Sorgue, dans sa maison des Busclats, où il meurt en 1988. » (La Sorgue et autres poèmes, Classique Hachette n°50, p. 9).
C'est en suivant cet itinéraire que nous avons pris ici le parti de dérouler le fil de certains de ces poèmes et fragments, de façon à pouvoir rendre compte d'un cheminement : la fidélité à un esprit, à des valeurs, à un paysage et à des personnages d'enfance - la Provence, ses êtres simples, anonymes et si proches, ses fantômes et ses « transparents », qui ne cesseront de hanter la poésie future -, l'influence surréaliste, puis l'épisode solitaire et solidaire du combat d'un poète lors de la période de la seconde guerre mondiale, l'épanouissement, enfin, jusqu'à la fin du siècle, d'une poésie de l'intensité. Ténébreuse parfois et néanmoins toujours lumineuse, cette poésie s'explique par quelques repères, que nous indiquons ici comme autant de guides - très libres - de lecture.
Il s'agit d'abord de repères d'histoire littéraire ; trois étapes de la poésie du XXe siècle trouvent un écho dans la poésie de René Char : l'influence surréaliste et l'art du « stupéfiant-image » comme l'a nommé Aragon ; le souci d'inscrire la poésie dans un engagement, dans un combat sans merci contre les forces de la barbarie, au moment de la Résistance ; l'évolution enfin de la poésie vers une abolition de la frontière des genres : fragments, aphorismes, essais, journal - les derniers recueils de René Char sont tout cela à la fois.
Mais à suivre le fil de l'histoire, il ne faudrait pas nier la part du corps et des paysages. Car la poésie de René Char est sans cesse une reconfiguration de l'ombre et de la lumière, du feu, de la terre et de l'eau, de la vue et du toucher; et il faut savoir entendre à travers ses poèmes l'inspiration, au sens physique de souffle, d'un corps qui marche, qui inspire et qui expire sans cesse, qui résonne d'une continuelle pulsation, qui suit les mouvements physiques de la respiration, les mouvements naturels du vent. « C'est le vent qui décide… » (« Le Deuil des Névons », La Parole en archipel, Pléiade, p. 389). Les poèmes, feuilles éparses, sont constamment tributaires des variations de l'univers et des corps sensibles. Pour reprendre l'expression de Paul Veyne, « on ne lit généralement pas ces poèmes pour s'instruire, mais pour leur intensité, leur émotivité perpétuelle, leur grâce souvent déchirante et les jets de sang artériel qui jaillissent, par endroits, de leur surface ».
Lire la matérialité d'un texte, c'est aussi sentir la forme qu'il trouve pour s'imposer comme une parole particulière, différente, poétique : chez René Char, la poésie est tantôt art du récit, de la description, parfois du discours ou du dialogue ; la tonalité se fait épique, lyrique (selon quelques premiers grands modèles mythiques, d'Homère à Virgile) ; l'écriture - une écriture de l'observation, de la perception, de la réflexion ou de l'imaginaire - apparaît alternativement comme empirique, sensorielle, didactique et hallucinée. Ce sont les diverses manifestations de cette parole poétique qu'il faut donc mettre au jour si l'on veut comprendre ces textes, non au sens intellectuel du mot mais au sens étymologique du verbe, qui est prendre, cueillir ensemble.
La poésie de Char passe pour difficile. C'est de cette difficulté qu'il faut partir pour en montrer les raisons. Le langage se fait poétique en refusant le langage courant, les formules toutes faites, en inventant une expression toujours neuve, qui mêle sans cesse l'abstrait et le concret. Ce langage se libère des vieux carcans poétiques en rejetant les formes fixes : cette poésie combine ainsi les poèmes en prose, les vers réguliers et les vers libres, les rimes et les assonances, les strophes et d'autres types de séquences, des méditations prolongées et des aphorismes. Cette poésie mêle les types de discours (narratif, descriptif, didactique) : elle raconte, décrit, explique, rêve et chante à la fois. Elle mêle aussi les registres, les effets produits par la parole : elle plonge dans l'imaginaire, personnel ou collectif, développe des visions grandioses, surhumaines, intimistes. Elle joue de toutes les possibilités grammaticales du langage : elle déstabilise les personnes grammaticales (je/tu/il/nous…) et brouille les temps (présent tantôt immédiat tantôt intemporel, passé récent et lointain, futur immédiat et prophétique). Cette poésie rend souvent le référent obscur : de quoi parle exactement le poème ? Chaque texte reste souvent mystérieux sur ce qu'il aborde, même s'il abonde en références personnelles, terriennes, géographique - la Provence, la Sorgue -, en références historiques - la guerre, les combats des hommes -, en références éthiques - l'humanité, le salut par l'art… Le monde apparaît de plus en plus comme le lieu de secrets à déchiffrer : ceux de la Beauté cachée, mais aussi du combat à mener contre tous ceux qui nient cette Beauté, ou font le jeu de la barbarie. L'apprentissage d'une recherche, le sentiment d'une appartenance, la nécessité de codes secrets mais aussi de mots de passe sont autant d'évidences qui se sont imposées à René Char, poète résistant pendant la guerre. Toutes ces évidences ne cessent de se retrouver ensuite dans sa poésie, qui chante une union nécessaire avec le monde et avec les hommes, contre tout ce qui peut les détruire.
La densité, jugée parfois difficile, de Char, tient donc à son caractère secret. Arrachée par blocs ou par fragments, au silence qui, jouant avec elle, le creuse et l'allège, la parole de cette poésie se présente en intenses condensés, que ne garantissent ni les usages reçus du langage, ni le besoin d'autorité ni le devoir de gloser. Aussi avons-nous choisi de restituer le plus possible, sans les engager dans un commentaire lourd et continu, ces « calmes blocs chus d'un désastre obscur », comme Camus, pastichant Mallarmé dans ses Carnets de 1964, désignait son ami Char. L'ordre chronologique, le choix anthologique, le respect de la progression des recueils (présentation du recueil, puis poèmes choisis) sont des guides, voulus les plus neutres possibles, pour laisser au lecteur la liberté d'éprouver la fulgurance et l'éclat des poèmes. Ce recueil de « poèmes choisis » se veut, à l'image de l'œuvre de Char elle-même, unité dans l'éclatement. Cette pratique anthologique se veut fidèle, en effet, à la manière de Char qui a pensé chaque recueil, et chaque section de chaque recueil, parfois même la composition de chaque poème, comme anthologiques eux-mêmes : l'écriture est aux yeux de Char un mode de présentation de tous les aspects possibles du monde, mais aussi un constant devoir de rappel, dans une reconduction de la mémoire poétique, l'une des plus anciennes perpétuations de la mémoire des hommes. Ces mots se retiennent, avec la force mnémotechnique de leur réunion, parce que ce qu'ils disent ne doit pas s'oublier. Le poète est convaincu en effet d'une permanence, d'une « commune présence » à travers les divers états de la parole.
Nous recevons alors ce langage comme poétique parce qu'il nous fait entendre vraiment les mots, les fait résonner sur fond de silence, sur le blanc de la page, les fait exister avec plus de densité - et le monde qu'ils évoquent avec eux. « Ah, le pouvoir de se lever autrement ! », dit La Parole en archipel (René Char, Pléiade, p. 382). Nous avons essayé de montrer ici l'importance de cet isolement et de ce mouvement qui font partie de la musique poétique elle-même. La poésie de René Char redonne leur pouvoir aux mots en les assemblant « autrement », en les détachant « autrement ». Nous n'avons visé dans cette anthologie qu'à mettre en valeur ce surgissement sur fond de silence ; les prélèvements mêmes que nous avons suivis sont là pour souligner encore l'intensité des poèmes.
Cette intensité tient aussi, de manière sidérante, au caractère souvent contradictoire ou paradoxal de la parole de Char, qui va à l'encontre des paroles et des idées reçues, qui fabrique des tensions fulgurantes dans ses associations inattendues, qui tisse d'autres liens ou, selon un mot baudelairien, d'autres correspondances. C'est la force d'une vérité poétique, qui échappe au langage rationnel ou logique ordinaire, à tous les assemblages convenus. Cette vérité ne se présente pas comme morale ou religieuse - même si elle a des aspects de parole prophétique ou oraculaire - mais comme une vérité qu'impose la beauté même des mots ainsi réunis, sans argument d'autorité, sans système préexistant, sans doctrine toute faite. Nous avons veillé à entourer ces poèmes de l'espace typographique qu'ils appellent mais aussi des images suggestives, des illustrations proposées par Marie-Claude Char, pour que chaque lecteur puisse insérer sa propre rêverie entre les visions et entre les fragments. En ce sens, la brièveté, « sans
chaîne », de René Char est le contraire de la brièveté vide et bruyante de l'art du « slogan » ou de la « petite phrase » d'aujourd'hui. Cette concentration poétique ne cesse de faire rêver le lecteur, de stimuler sa pensée et son imaginaire, de suggérer plus qu'elle ne dit. Le silence qui se creuse autour de la parole de René Char ne vise pas à dispenser ses destinataires de réfléchir ou d'imaginer, mais les invite constamment, au contraire, à poursuivre, en liberté, dans les blancs du texte, la réflexion ou le rêve.
René Char n'est pas le premier à nous proposer, à côté des poèmes plus amples, de ses chants épiques ou lyriques, des formes plus brèves, aphorismes, paroles éclatantes et déconcertantes. Il réunit aussi, par ces formes brèves, toute une tradition que nous aimons retrouver - sans qu'il soit besoin d'être, le moins du monde, lettré ou savant pour sentir ce que cette brièveté a d'envoûtant. C'est d'abord la tradition d'une pensée par images, où philosophie et poésie ne font qu'une dans la vibration du fragment. La pensée gnomique des pré-socratiques est une première référence ici. L'obscurité et la lumière de Char, où mot et pensée sont indissociables, se nourrissent de l'héritage d'Héraclite, et de ceux qui présentaient l'univers de manière totale, fulgurante et flamboyante. Nietzsche, pulvérisant au marteau tous les systèmes trop rationnels et artificiellement organisés, est une seconde grande référence dont s'inspire cette poésie. Char s'inscrit aussi dans une tradition antique, classique et française, celle de « l'atticisme », de l'écriture laconique, des formes brèves, art des moralistes qui est aussi celui de la poésie (qu'on pense à La Fontaine comme à La Rochefouchauld). La maxime ou sentence, selon son étymologie latine, s'appelle aussi « maxima sententia », parole ou pensée de la plus haute importance.
A la confluence de la parole biblique ramassée (verset, commandement, révélation) et de la parole antique (sentence des philosophes stoïciens, de Sénèque par exemple), la poésie de Char retrouve toute l'histoire de notre culture humaniste. Elle est aussi héritage poétique : la forme brève apparaît, depuis Baudelaire, comme la garantie de jaillissement plus intense du sens de la parole. Depuis des siècles, les formes brèves se sont imposées en poésie. On en retrouve ici des reprises sous des formes détournées de la ballade, de l'épigramme, de la devise ou du blason. Héritière de toute une tradition, la poésie de Char est en même temps simple et populaire : elle participe largement du goût enfantin des mots aux sonorités étonnantes dans la bouche, qui est peut-être la première parole de l'humanité. L'omniprésence des chansons brèves ou « poèmes à dire », des refrains, des comptines enfantines, des mots et des sons répétés atteste ainsi cette fidélité du poète à un esprit d'enfance, à la « douce langue natale », selon l'expression baudelairienne, qu'est la poésie. Moins difficile alors qu'immensément disponible, cette parole peut parler à chacun.
Finalement, il y a toutes sortes de raison d'aimer Char, comme le rappelle Paul Veyne : « A côté des amateurs de poésie pure, d'autres aiment légitimement ce que cette œuvre a de largement humain, d'une sensualité violente à la haute spiritualité, de l'engagement politique au sens de la nature, de la générosité et de l'amour de la beauté à l'angoisse de la mort » (La Sorgue et autres poèmes, op. cit., p. 8). Char résume lui-même son projet dans le fragment 83 des Feuillets d'Hypnos (Fureur et mystère, Pléiade, p. 195) : « Le poète, conservateur des infinis visages du
vivant ». La richesse du langage est en effet ici inséparable de la richesse du monde. L'expression poétique de René Char recouvre en effet toutes les possibilités de la parole, jusque dans sa représentation graphique : paragraphes, strophes, séquences, alinéas, points, lignes, tirets, guillemets, italiques et lettres capitales, espaces ouverts ou resserrés qui dessinent autant de microcosmes et de macrocosmes sur la page, esquissant des univers nouveaux dans ses mots. Cette parole puise dans toutes les richesses du vers, de la prose, de la phrase, de la syntaxe la plus complexe, avec ses méandres et ses relances inattendues, jusqu'aux sentences les plus abruptes et les plus cinglantes, de la subordination la plus savante aux phrases les plus dépouillées et les plus fulgurantes : « L'éclair me dure » (La Parole en archipel, Pléiade, p. 378). Cette langue, qui s'invente, mêle les mots les plus simples et les plus populaires, les mots des techniques et des métiers, les mots de sciences et des arts, les parole du terroir et les termes les plus archaïques ou les plus rares. Cette langue brise par là toutes les routines, et donne à chaque lecteur le goût du risque et de l'aventure, dans l'expérience des mots et de la vie, dans l'art de connaître ce qu'il n'attend pas et ce qu'il espère toujours sans le savoir : « Comment vivre sans inconnu devant soi ? » (Le Poème pulvérisé, Pléiade, p. 287). C'est ce cheminement fait d'imprévus et d'attentes secrètes comblées que cette anthologie s'est efforcée de suggérer.
Dans notre promenade sur les pas du poète, nous suivrons donc ici la marche du temps et les trois étapes du parcours de Char : la fulgurance de l'image surréaliste, la poésie urgente et codée de la guerre, l'évolution vers les formes de plus en plus mêlées et de plus en plus fragmentaires. Nous proposerons donc des introductions très ouvertes à ces poèmes sans vouloir trop en déterminer la lecture, nous contentant de quelques indications concrètes (forme du poème, thème abordé). Nous proposerons des notes de préférence lexicales, éclairant les termes d'une compréhension littérale difficile, en les faisant précéder d'une référence à la place du poème dans la collection Poésie/Gallimard, pour que chaque lecteur puisse, à son gré, poursuivre sa lecture. Nous avons laissé ensuite à chacun le soin de trouver, dans le contact avec le texte, ses propres éclats et ses propres résonances. C'est à chacun d'éclairer mais aussi de faire briller, par sa lecture, toute cette poésie de l'intermittence vitale - des mots, du cœur et des étoiles. Une lecture lucide, libre et heureuse doit répondre à cet appel des poèmes, qui est celui de la lucidité, de la liberté, par-delà toutes les souffrances - appel infatigable au bonheur des hommes.
par Marie-Françoise Delecroix et Romain Lancrey-Javal, en collaboration avec Paul Veyne et Marie-Claude Char.
« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves.
Seules les traces font rêver ».
« Les Compagnons dans le jardin »,
dans La Parole en archipel (Poésie/Gallimard, p. 153).
Seules les traces font rêver ».
« Les Compagnons dans le jardin »,
dans La Parole en archipel (Poésie/Gallimard, p. 153).
Pour suivre quelques traces, commençons ici par un témoignage…
« Un accent provençal à couper au couteau, une conversation raffinée, un vocabulaire choisi, beaucoup de politesse et un léger parfum d'eau de toilette qu'on percevait par bouffées. Ce colosse colérique et conquérant, aux yeux méditatifs et bons, parlait d'égal à égal aux petits comme aux grands, ne pontifiait pas, était éperdument généreux, violemment sympathique et à peu près invivable.
C'était aussi un charmeur accueillant, qui n'en mettait que mieux à la porte un antisémite en le menaçant d'un des gourdins qu'il avait toujours à portée de la main ; avec un ami, il piquait une colère à froid de deux heures en tirades impeccablement rédigées (la bagarre était chez lui une des modalités de l'amitié) ; il faisait ensuite sa cour à une dame, en phrases si angéliques que la convoitée en restait éperdue, même quand l'épaisseur physique du personnage lui ôtait le courage de succomber ; il faisait rire de complicité une jolie fille de passage tout en lui serrant déjà l'avant-bras ; puis, avec un confident, il passait aux transes du remords ou aux larmes du mal-aimé, mais toujours avec une sorte de dignité épique.
Il avait l'anticonformisme et l'égocentrisme de tous les artistes, mais cela va de soi ; il pouvait aussi tout partager avec un ami, millions de centimes et maîtresses y compris. Il émanait de lui une vertu de force, une puissance morale et verbale dont je n'ai jamais vu l'équivalent. De cette magnanimité et de sa perpétuelle identité à lui-même (son ton de voix ne changeait en aucune circonstance) montait une majesté royale qui lui était si naturelle que ses interlocuteurs n'en prenaient pas toujours conscience. D'autant plus qu'il ne parlait pas volontiers de poésie, et jamais de sa propre poésie.
Seulement le roi René était aussi un écorché vif, déchiré, solitaire et secret. Réfractaire à toute société, jusqu'à ne pas exercer l'autorité qui émanait de lui, il ne pouvait prononcer sans dégoût le mot de « chef ».
Ce sanguin lent était un émotif ; il y avait, d'un côté, ses grands rires, ses remords, ses haines et rancunes, ses emballements suivis de réactions de rejet, ses pulsions meurtrières parfois, ses faiblesses humaines ; de l'autre, le sentiment étonné et accablé d'une espèce de sacerdoce. Ce qu'il appelait son pluriel et son singulier. Quand il passait de l'un à l'autre, il balayait tout sur son passage, compagnes, éditeurs, camarades, collaborateurs. On en restait d'autant plus pantois que Char n'avait rien d'un chimérique : il était diaboliquement pénétrant, malin comme un singe, et avait le jugement bon pour les choses médiocres ; c'était un esprit braconnier avec un énorme réalisme de terroir et des yeux scrutateurs.
La colère, mais jamais l'ironie. Une solitude d'artiste et de misanthrope ; mais une commisération active et fraternelle pour les faibles, les malheureux, les victimes-nées ; un de ses ressorts les plus puissants était l'horreur de la cruauté ; au seul nom de Le Pen, une lueur meurtrière s'allumait dans ses yeux. C'était un homme bon et violent dont le baromètre indiquait tous les jours tempête. Pendant la guerre, il était resté imperturbable au milieu des dangers ; mais lorsque son existence devenait plate, il s'arrangeait pour faire un drame de la moindre de ses journées. Il y avait en lui quelque chose d'aussi « hénaurme » que chez Flaubert : le blond géant normand n'aura pas été le seul à avoir des querelles homériques avec les édiles de sa ville natale ou à écrabouiller un critique cuistre au marteau-pilon.
Le plus amusant est que ce grizzli avait avalé un rossignol. Il ne rêvait que d'harmonie, de douceur, de grâce, bacchanales idylliques de Poussin, musiques de Mozart. Il se mettait alors à parler comme en rêve et, oubliant l'interlocuteur, à dire d'insaisissables choses suaves en cette langue hermétique dont il était le seul locuteur : la poésie et aussi l'Amour, son grand principe cosmique, tentaient en lui son envol.
C'était un méditatif, supérieurement intelligent, d'une rapidité d'esprit égale à celle de Michel Foucault, une intelligence spontanément métaphysicienne. La première fois que j'ai entendu dans sa bouche les noms de Malebranche et de Plotin, un cuistre en moi a murmuré : « Cause toujours » ; j'ai rapidement déchanté. Il avait lu énormément, dans tous les genres, et sa précision d'esprit égalait sa largeur de vision.
Cela dit, lorsqu'il quittait le sol de sa réflexion et s'embarquait dans sa rêverie, il vous embarquait avec lui dans une machine à remonter le temps : il vous ramenait à l'ère des mythes et de la pensée sauvage, il pensait par symboles, comme en rêve. Il croyait aux fantômes, au surnaturel, à la métempsycose ; il raisonnait sur les éléments, terre, eau ou feu ; il y avait en lui un gnostique, persuadé que la matière pensait et que lui-même portait en son corps des fragments matériels d'un antique organe invisible, aujourd'hui déchiqueté, fragments qui émigraient à travers les marées de l'éternel retour.
Ses confidences se faisaient parfois plus intimes encore. Il aura passé sa vie secrète avec deux ou trois passions étranges. Celle d'un nihiliste assoiffé d'absolu, à qui le spectacle du monde, dès sa première enfance, avait été une hallucination horrifiée sur laquelle il ouvrait des yeux hagards. Celle d'un amoureux de la Beauté, que, dans ses élans d'amour, il considérait parfois comme une véritable déesse, qu'il tutoyait ou voussoyait selon les occasions, mais dont il n'avait jamais entrevu que le profil ou l'éclat trop furtif des yeux : « Après sa mort, écrivait-il, serai-je enfin avec celle que j'aime ? » Cette Beauté qui était aussi la Mort, puisqu'elle est tout, alors que le monde est néant et désastre. Enfin, il a été aussi un mystique, au sens exact du mot, lecteur des mystiques castillans et nordiques et qui écrivait, trois ans avant sa mort, que, Diable merci ! l'âge ne lui avait pas ravi la jouissance de l'extase.
Cette ressource intérieure, son intelligence imaginative et sa vertu de force ont fait qu'il a appartenu à la poignée d'hommes qui, dès 1941, ont osé défier le nazisme, les armes à la main. Malheureusement, le courage qui affronte la mort et l'angoisse de notre condition mortelle font deux ; dès son enfance, Char a été cet angoissé, qui ne parvenait à oublier la mort qu'en s'absorbant dans l'écriture ; à peine achevé, un poème était, disait-il, « perdu » pour lui et tout était à refaire. Tels ont été les deux pôles de son rythme vital : « l'angoisse qui nous évide » et « l'amante en notre cœur ». »
Tel est l'hommage que Paul Veyne, proche du poète pendant les dernières années de sa vie, lui rendit dans le journal
Le Monde en juillet 1990.
« Perdus » pour le poète, les poèmes ne sont pas perdus pour nous, qui les trouvons rassemblés dans cette anthologie comme autant de signes de la présence humaine, fulgurante et obscure à la fois, de René Char. Pour aborder ces textes, il n'est pas inutile de rappeler ainsi en quelques lignes la vie du poète, toujours résumée par Paul Veyne.
« Né sept ans avant la Première Guerre mondiale, René Char est mort peu avant la chute du mur de Berlin : longue existence en un siècle agité entre tous. Mais le non-conformisme de l'homme fit qu'il ne s'attacha jamais à l'actualité, ni, donc, ne vieillit avec elle ; par exemple, il demeura étranger à Marx et à Freud, chose rare en son siècle (il préférait Sade et Nietzsche). Il a été avant tout poète, mais a écrit aussi des essais, de la critique d'art et une pièce de théâtre, Le Soleil des eaux. Il naît dans le Vaucluse en 1907, à l'Isle-sur-Sorgue, dont son père était maire. Après une jeunesse agitée et révoltée, il rejoint en 1929 le groupe surréaliste, devient l'ami d'Eluard, de Picasso, puis se sépare peu à peu du groupe, tout en continuant à partager ses positions antifascistes. Mobilisé en 1939 sur le front d'Alsace, il va, après la déroute de 1940, résider dans le Vaucluse, où la police le surveille. Dès 1941, il entre dans la clandestinité et dans la résistance armée, où il se distingue par son courage et son sang-froid. Après la Libération, il renonce à toute carrière politique et publie deux recueils qui établissent sa renommée, Seuls demeurent (1945) et Le Poème pulvérisé (1947), bientôt réunis dans Fureur et mystère (1948). Il devient l'ami d'Albert Camus, de Georges Braque et de Nicolas de Staël ; Pierre Boulez compose trois cantates sur ses poèmes ; Martin Heidegger est, pendant quelques étés, son invité. En 1965, il organise une campagne de manifestation contre l'implantation, en Haute-Provence, d'une base de lancement de fusées atomiques. En 1978, il quitte Paris pour aller vivre non loin de l'Isle-sur-Sorgue, dans sa maison des Busclats, où il meurt en 1988. » (La Sorgue et autres poèmes, Classique Hachette n°50, p. 9).
C'est en suivant cet itinéraire que nous avons pris ici le parti de dérouler le fil de certains de ces poèmes et fragments, de façon à pouvoir rendre compte d'un cheminement : la fidélité à un esprit, à des valeurs, à un paysage et à des personnages d'enfance - la Provence, ses êtres simples, anonymes et si proches, ses fantômes et ses « transparents », qui ne cesseront de hanter la poésie future -, l'influence surréaliste, puis l'épisode solitaire et solidaire du combat d'un poète lors de la période de la seconde guerre mondiale, l'épanouissement, enfin, jusqu'à la fin du siècle, d'une poésie de l'intensité. Ténébreuse parfois et néanmoins toujours lumineuse, cette poésie s'explique par quelques repères, que nous indiquons ici comme autant de guides - très libres - de lecture.
Il s'agit d'abord de repères d'histoire littéraire ; trois étapes de la poésie du XXe siècle trouvent un écho dans la poésie de René Char : l'influence surréaliste et l'art du « stupéfiant-image » comme l'a nommé Aragon ; le souci d'inscrire la poésie dans un engagement, dans un combat sans merci contre les forces de la barbarie, au moment de la Résistance ; l'évolution enfin de la poésie vers une abolition de la frontière des genres : fragments, aphorismes, essais, journal - les derniers recueils de René Char sont tout cela à la fois.
Mais à suivre le fil de l'histoire, il ne faudrait pas nier la part du corps et des paysages. Car la poésie de René Char est sans cesse une reconfiguration de l'ombre et de la lumière, du feu, de la terre et de l'eau, de la vue et du toucher; et il faut savoir entendre à travers ses poèmes l'inspiration, au sens physique de souffle, d'un corps qui marche, qui inspire et qui expire sans cesse, qui résonne d'une continuelle pulsation, qui suit les mouvements physiques de la respiration, les mouvements naturels du vent. « C'est le vent qui décide… » (« Le Deuil des Névons », La Parole en archipel, Pléiade, p. 389). Les poèmes, feuilles éparses, sont constamment tributaires des variations de l'univers et des corps sensibles. Pour reprendre l'expression de Paul Veyne, « on ne lit généralement pas ces poèmes pour s'instruire, mais pour leur intensité, leur émotivité perpétuelle, leur grâce souvent déchirante et les jets de sang artériel qui jaillissent, par endroits, de leur surface ».
Lire la matérialité d'un texte, c'est aussi sentir la forme qu'il trouve pour s'imposer comme une parole particulière, différente, poétique : chez René Char, la poésie est tantôt art du récit, de la description, parfois du discours ou du dialogue ; la tonalité se fait épique, lyrique (selon quelques premiers grands modèles mythiques, d'Homère à Virgile) ; l'écriture - une écriture de l'observation, de la perception, de la réflexion ou de l'imaginaire - apparaît alternativement comme empirique, sensorielle, didactique et hallucinée. Ce sont les diverses manifestations de cette parole poétique qu'il faut donc mettre au jour si l'on veut comprendre ces textes, non au sens intellectuel du mot mais au sens étymologique du verbe, qui est prendre, cueillir ensemble.
La poésie de Char passe pour difficile. C'est de cette difficulté qu'il faut partir pour en montrer les raisons. Le langage se fait poétique en refusant le langage courant, les formules toutes faites, en inventant une expression toujours neuve, qui mêle sans cesse l'abstrait et le concret. Ce langage se libère des vieux carcans poétiques en rejetant les formes fixes : cette poésie combine ainsi les poèmes en prose, les vers réguliers et les vers libres, les rimes et les assonances, les strophes et d'autres types de séquences, des méditations prolongées et des aphorismes. Cette poésie mêle les types de discours (narratif, descriptif, didactique) : elle raconte, décrit, explique, rêve et chante à la fois. Elle mêle aussi les registres, les effets produits par la parole : elle plonge dans l'imaginaire, personnel ou collectif, développe des visions grandioses, surhumaines, intimistes. Elle joue de toutes les possibilités grammaticales du langage : elle déstabilise les personnes grammaticales (je/tu/il/nous…) et brouille les temps (présent tantôt immédiat tantôt intemporel, passé récent et lointain, futur immédiat et prophétique). Cette poésie rend souvent le référent obscur : de quoi parle exactement le poème ? Chaque texte reste souvent mystérieux sur ce qu'il aborde, même s'il abonde en références personnelles, terriennes, géographique - la Provence, la Sorgue -, en références historiques - la guerre, les combats des hommes -, en références éthiques - l'humanité, le salut par l'art… Le monde apparaît de plus en plus comme le lieu de secrets à déchiffrer : ceux de la Beauté cachée, mais aussi du combat à mener contre tous ceux qui nient cette Beauté, ou font le jeu de la barbarie. L'apprentissage d'une recherche, le sentiment d'une appartenance, la nécessité de codes secrets mais aussi de mots de passe sont autant d'évidences qui se sont imposées à René Char, poète résistant pendant la guerre. Toutes ces évidences ne cessent de se retrouver ensuite dans sa poésie, qui chante une union nécessaire avec le monde et avec les hommes, contre tout ce qui peut les détruire.
La densité, jugée parfois difficile, de Char, tient donc à son caractère secret. Arrachée par blocs ou par fragments, au silence qui, jouant avec elle, le creuse et l'allège, la parole de cette poésie se présente en intenses condensés, que ne garantissent ni les usages reçus du langage, ni le besoin d'autorité ni le devoir de gloser. Aussi avons-nous choisi de restituer le plus possible, sans les engager dans un commentaire lourd et continu, ces « calmes blocs chus d'un désastre obscur », comme Camus, pastichant Mallarmé dans ses Carnets de 1964, désignait son ami Char. L'ordre chronologique, le choix anthologique, le respect de la progression des recueils (présentation du recueil, puis poèmes choisis) sont des guides, voulus les plus neutres possibles, pour laisser au lecteur la liberté d'éprouver la fulgurance et l'éclat des poèmes. Ce recueil de « poèmes choisis » se veut, à l'image de l'œuvre de Char elle-même, unité dans l'éclatement. Cette pratique anthologique se veut fidèle, en effet, à la manière de Char qui a pensé chaque recueil, et chaque section de chaque recueil, parfois même la composition de chaque poème, comme anthologiques eux-mêmes : l'écriture est aux yeux de Char un mode de présentation de tous les aspects possibles du monde, mais aussi un constant devoir de rappel, dans une reconduction de la mémoire poétique, l'une des plus anciennes perpétuations de la mémoire des hommes. Ces mots se retiennent, avec la force mnémotechnique de leur réunion, parce que ce qu'ils disent ne doit pas s'oublier. Le poète est convaincu en effet d'une permanence, d'une « commune présence » à travers les divers états de la parole.
Nous recevons alors ce langage comme poétique parce qu'il nous fait entendre vraiment les mots, les fait résonner sur fond de silence, sur le blanc de la page, les fait exister avec plus de densité - et le monde qu'ils évoquent avec eux. « Ah, le pouvoir de se lever autrement ! », dit La Parole en archipel (René Char, Pléiade, p. 382). Nous avons essayé de montrer ici l'importance de cet isolement et de ce mouvement qui font partie de la musique poétique elle-même. La poésie de René Char redonne leur pouvoir aux mots en les assemblant « autrement », en les détachant « autrement ». Nous n'avons visé dans cette anthologie qu'à mettre en valeur ce surgissement sur fond de silence ; les prélèvements mêmes que nous avons suivis sont là pour souligner encore l'intensité des poèmes.
Cette intensité tient aussi, de manière sidérante, au caractère souvent contradictoire ou paradoxal de la parole de Char, qui va à l'encontre des paroles et des idées reçues, qui fabrique des tensions fulgurantes dans ses associations inattendues, qui tisse d'autres liens ou, selon un mot baudelairien, d'autres correspondances. C'est la force d'une vérité poétique, qui échappe au langage rationnel ou logique ordinaire, à tous les assemblages convenus. Cette vérité ne se présente pas comme morale ou religieuse - même si elle a des aspects de parole prophétique ou oraculaire - mais comme une vérité qu'impose la beauté même des mots ainsi réunis, sans argument d'autorité, sans système préexistant, sans doctrine toute faite. Nous avons veillé à entourer ces poèmes de l'espace typographique qu'ils appellent mais aussi des images suggestives, des illustrations proposées par Marie-Claude Char, pour que chaque lecteur puisse insérer sa propre rêverie entre les visions et entre les fragments. En ce sens, la brièveté, « sans
chaîne », de René Char est le contraire de la brièveté vide et bruyante de l'art du « slogan » ou de la « petite phrase » d'aujourd'hui. Cette concentration poétique ne cesse de faire rêver le lecteur, de stimuler sa pensée et son imaginaire, de suggérer plus qu'elle ne dit. Le silence qui se creuse autour de la parole de René Char ne vise pas à dispenser ses destinataires de réfléchir ou d'imaginer, mais les invite constamment, au contraire, à poursuivre, en liberté, dans les blancs du texte, la réflexion ou le rêve.
René Char n'est pas le premier à nous proposer, à côté des poèmes plus amples, de ses chants épiques ou lyriques, des formes plus brèves, aphorismes, paroles éclatantes et déconcertantes. Il réunit aussi, par ces formes brèves, toute une tradition que nous aimons retrouver - sans qu'il soit besoin d'être, le moins du monde, lettré ou savant pour sentir ce que cette brièveté a d'envoûtant. C'est d'abord la tradition d'une pensée par images, où philosophie et poésie ne font qu'une dans la vibration du fragment. La pensée gnomique des pré-socratiques est une première référence ici. L'obscurité et la lumière de Char, où mot et pensée sont indissociables, se nourrissent de l'héritage d'Héraclite, et de ceux qui présentaient l'univers de manière totale, fulgurante et flamboyante. Nietzsche, pulvérisant au marteau tous les systèmes trop rationnels et artificiellement organisés, est une seconde grande référence dont s'inspire cette poésie. Char s'inscrit aussi dans une tradition antique, classique et française, celle de « l'atticisme », de l'écriture laconique, des formes brèves, art des moralistes qui est aussi celui de la poésie (qu'on pense à La Fontaine comme à La Rochefouchauld). La maxime ou sentence, selon son étymologie latine, s'appelle aussi « maxima sententia », parole ou pensée de la plus haute importance.
A la confluence de la parole biblique ramassée (verset, commandement, révélation) et de la parole antique (sentence des philosophes stoïciens, de Sénèque par exemple), la poésie de Char retrouve toute l'histoire de notre culture humaniste. Elle est aussi héritage poétique : la forme brève apparaît, depuis Baudelaire, comme la garantie de jaillissement plus intense du sens de la parole. Depuis des siècles, les formes brèves se sont imposées en poésie. On en retrouve ici des reprises sous des formes détournées de la ballade, de l'épigramme, de la devise ou du blason. Héritière de toute une tradition, la poésie de Char est en même temps simple et populaire : elle participe largement du goût enfantin des mots aux sonorités étonnantes dans la bouche, qui est peut-être la première parole de l'humanité. L'omniprésence des chansons brèves ou « poèmes à dire », des refrains, des comptines enfantines, des mots et des sons répétés atteste ainsi cette fidélité du poète à un esprit d'enfance, à la « douce langue natale », selon l'expression baudelairienne, qu'est la poésie. Moins difficile alors qu'immensément disponible, cette parole peut parler à chacun.
Finalement, il y a toutes sortes de raison d'aimer Char, comme le rappelle Paul Veyne : « A côté des amateurs de poésie pure, d'autres aiment légitimement ce que cette œuvre a de largement humain, d'une sensualité violente à la haute spiritualité, de l'engagement politique au sens de la nature, de la générosité et de l'amour de la beauté à l'angoisse de la mort » (La Sorgue et autres poèmes, op. cit., p. 8). Char résume lui-même son projet dans le fragment 83 des Feuillets d'Hypnos (Fureur et mystère, Pléiade, p. 195) : « Le poète, conservateur des infinis visages du
vivant ». La richesse du langage est en effet ici inséparable de la richesse du monde. L'expression poétique de René Char recouvre en effet toutes les possibilités de la parole, jusque dans sa représentation graphique : paragraphes, strophes, séquences, alinéas, points, lignes, tirets, guillemets, italiques et lettres capitales, espaces ouverts ou resserrés qui dessinent autant de microcosmes et de macrocosmes sur la page, esquissant des univers nouveaux dans ses mots. Cette parole puise dans toutes les richesses du vers, de la prose, de la phrase, de la syntaxe la plus complexe, avec ses méandres et ses relances inattendues, jusqu'aux sentences les plus abruptes et les plus cinglantes, de la subordination la plus savante aux phrases les plus dépouillées et les plus fulgurantes : « L'éclair me dure » (La Parole en archipel, Pléiade, p. 378). Cette langue, qui s'invente, mêle les mots les plus simples et les plus populaires, les mots des techniques et des métiers, les mots de sciences et des arts, les parole du terroir et les termes les plus archaïques ou les plus rares. Cette langue brise par là toutes les routines, et donne à chaque lecteur le goût du risque et de l'aventure, dans l'expérience des mots et de la vie, dans l'art de connaître ce qu'il n'attend pas et ce qu'il espère toujours sans le savoir : « Comment vivre sans inconnu devant soi ? » (Le Poème pulvérisé, Pléiade, p. 287). C'est ce cheminement fait d'imprévus et d'attentes secrètes comblées que cette anthologie s'est efforcée de suggérer.
Dans notre promenade sur les pas du poète, nous suivrons donc ici la marche du temps et les trois étapes du parcours de Char : la fulgurance de l'image surréaliste, la poésie urgente et codée de la guerre, l'évolution vers les formes de plus en plus mêlées et de plus en plus fragmentaires. Nous proposerons donc des introductions très ouvertes à ces poèmes sans vouloir trop en déterminer la lecture, nous contentant de quelques indications concrètes (forme du poème, thème abordé). Nous proposerons des notes de préférence lexicales, éclairant les termes d'une compréhension littérale difficile, en les faisant précéder d'une référence à la place du poème dans la collection Poésie/Gallimard, pour que chaque lecteur puisse, à son gré, poursuivre sa lecture. Nous avons laissé ensuite à chacun le soin de trouver, dans le contact avec le texte, ses propres éclats et ses propres résonances. C'est à chacun d'éclairer mais aussi de faire briller, par sa lecture, toute cette poésie de l'intermittence vitale - des mots, du cœur et des étoiles. Une lecture lucide, libre et heureuse doit répondre à cet appel des poèmes, qui est celui de la lucidité, de la liberté, par-delà toutes les souffrances - appel infatigable au bonheur des hommes.
Marie-Françoise Delecroix et Romain Lancrey-Javal.
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Date de publication : 12/11/2006 21:18

