Quelques axes pédagogiques complémentaires



« Certains jours il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire. »

René Char, « Pauvreté et privilège »
in Recherche de la base et du sommet (1971)

1) Etudier et fréquenter René Char, c’est revisiter l’essence du poétique et du fait littéraire

      Un faux obstacle à dissiper pour pouvoir rencontrer René Char, et à travers lui toute poésie et toute littérature, serait sa réputation d’« hermétisme » : sous cette étiquette se lit  implicitement une sorte d’assignation au réel, qui enjoindrait à la poésie (à la littérature) de reproduire le monde (la réalité supposée du monde) en l’esthétisant, comme le mauvais vitrier de Baudelaire à qui l’on commande « la vie en beau ! » à travers la pauvre sorcellerie de filtres colorés.
    Or la poésie de Char, comme toute poiesis, sollicite le réel pour mieux lui échapper, ou pour y revenir sous la forme condensée d’une vision particulière qui est irréductible, par essence, à l’anecdote, à la description réaliste de type romanesque, au « reportage » (dirait cette fois Mallarmé). En même temps, elle ne se refuse aucune des possibilités de la langue et du discours, elle se plaît à épouser toutes les postures énonciatives, jusqu’au plus humble « compte rendu » ; elle revendique le « retour amont » dans un terroir natal, le Vaucluse, et n’hésite pas à dire le monde avec précision et sensualité. Chez René Char, il y a une rivière (la Sorgue) à moins qu’elle ne soit une jeune fille (Claire) ; on trouve un bestiaire : « le loup et son hurlement, mais aussi le grillon et ses stridulations hypnotiques (pouvant mener jusqu’à l’extase), l’oiseau et son chant passible de multiples interprétations (le roucoulement du ramier connotant l’amour, le cri du martinet évoquant celui du cœur, le ululement de la chouette faisant d’elle l’initiatrice nocturne aux mystères sacrés de la poésie), le serpent et son glissement… » comme le dénombre Olivier Belin, rendant compte des études réunies dans un récent numéro de la Revue des lettres modernes (oct. 2005) : René Char 1. Le « pays » dans la poésie de Char de 1946 à 1970 (ci-dessous la référence complète de cette riche note d electure, parue sur le site de Fabula) ; chez René Char on trouve encore le temps des luttes, et le temps de l’amour, et une méditation sur leur enchaînement.
   Mais le choix de la poésie signifie la volonté et la puissance déclarées de s’ab-straire, tel qu’Olivier Belin (loc. cit.) le résume dans cette définition du pays charien : « un motif tendu entre la fidélité à un ancrage référentiel censé témoigner du lien qui entrelace vie et écriture, et le désir de fonder un territoire poétique défini par une communauté d’esprit trans-historique et trans-géographique. » Cette « tension », remarquons-le à nouveau, est précisément celle qui porte le geste littéraire, et plus généralement encore le geste artistique. La force de René Char est peut-être de nous contraindre à nous en souvenir.

2) La pratique de la poésie en classe

      S’engager dans l’œuvre de René Char, quelle que soit la longueur choisie pour le parcours, c’est donc se souvenir du mot du poète dans le bandeau de Fureur et Mystère :
« Le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés.»
    Si la lecture à voix haute et la pratique de l’écriture inventive, les ressources du théâtre et de l’imitation se voient les premières sollicitées, c’est que le moment est venu de faire confiance au sensible, et à travers lui de s’en remettre à l’imprévu, à l’imagination, et à l’échange. Assigner un poème de Char (comme tout poème, toute œuvre d’art) à un contenu monosémique et référentiel serait sans doute une aporie intellectuelle ; en cérébraliser l’approche serait une aporie didactique équivalente.
    La rigueur de l’analyse technique, garante des limites de l’interprétation, n’en est pas moins l’auxiliaire de l’appropriation personnelle ― ce qu’elle ne devrait jamais cesser d’être. Un exemple entre dix mille exemples possibles…
    Celui qui écrit :
« Sur ma lyre mille ans pèsent moins qu’un mort »
(La Parole en archipel, « Invitation »)
crée une comparaison inégalitaire dont les termes ne s’inversent pas… sauf à trahir le sens, et la part respective faite au passé et au deuil par le chant poétique. Mais libre au lecteur, surtout jeune, d’embrasser cette comparaison par le rythme, les sonorités, la part du silence (selon une métrique qui balance savamment entre dix et onze), libre à lui de jouir de l’allitération sans en connaître le mot, de déplacer les accents sans avoir étudié la prosodie! Libre à lui, encore, de décliner le paradigme (ce qui pèse moins, ce qui pèse plus sur l’échelle de mes valeurs) afin d’accéder au para-doxe, dans l’opposition d’un « mille » moins lourd que le « un ». Et d’ouvrir encore les portes du sens, s’il prend garde que ce vers est suivi par un autre :
« J’appelle les amants. »
vers final d’un poème intitulé « Invitation »  et qui commençait par :
« J’appelle les amours… »
    Ne surtout pas chercher à tout voir ni s’épuiser à tout vouloir « comprendre », ne jamais craindre de se tromper, mais inventer la liberté d’une écoute particulière qui se moque des « projets calculés » …

3) Une invitation à l’échange transdisciplinaire

      De l’engagement de René Char dans la Résistance à sa collaboration étroite avec les artistes (qui fit de lui l’un des fondateurs du futur Festival d’Avignon) en passant par son goût du dialogue philosophique, de multiples pistes s’offrent aux parcours transversaux… Tant il est vrai que l’œuvre et la vie de René Char ont accompli le programme qu’il énonçait au sortir de la guerre, dans Feuillets d’Hypnos : « la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils, et décidé à payer le prix pour cela. »
Pour s’en tenir aux trois directions de l’histoire, des arts et de la philosophie, rappelons brièvement quelques faits et quelques noms.

3. 1 Char et l’histoire : un acteur de la Résistance

      En 1942, c’est sous le nom de code du Capitaine Alexandre que René Char dirige dans le maquis de Céreste, au cœur des Alpes de Haute Provence, la lutte contre l’occupation nazie. Expérience qui le confronte aux prises de décision d’un chef de guerre (voir par exemple les tableaux 6 et 7 de Claire, 1948), au deuil des camarades tués par l’occupant (Emile Cavagni, Roger Bernard, Roger Chaudon, pour les seuls mois de mai et juin 44) et l’expose en permanence au danger. Victime d’une grave chute lors d’une opération de retraite nocturne, en avril 44, il sera, après quarante jours de convalescence clandestine, appelé à Alger pour contribuer à la préparation du débarquement en Méditerranée. Fureur et Mystère, recueil capital paru en 1948, regroupera les carnets du maquis dans les « Feuillets d’Hypnos », qui font suite au bilan de « l’avant-monde » de « Seuls demeurent » (première parution : 1945).
    Mais jamais, chez René Char, l’engagement ne se sépare du droit à la pensée philosophique et morale, ni de la méditation devant l’art. Son dialogue avec les deux reproductions de Latour qu’il avait sous les yeux sur le « mur à la chaux » de son Q.G. clandestin, le montre exemplairement. On en trouvera le commentaire, avec les textes de Char correspondants et la reproduction des tableaux, sur le site Educnet, à l’adresse :
http://www.educnet.education.fr/louvre/ecriture/char1.htm et /char2.htm).

3.2 Dialogue avec les arts

     Pour René Char, les artistes sont les "alliés substantiels" du poète, selon l’expression qu’il leur consacre dans le recueil Recherche de la base et du sommet en 1971. On y relève les noms de Braque, Giacometti, Nicolas de Staël, Paul Klee, Miró, Picabia, Vieira da Silva, Max Ernst… auxquels il faudrait encore ajouter, pour leur amitié avec le poète, Matisse, Picasso, Kandinsky, Mondrian, Tanguy… Cette alliance « substantielle » avec artistes et peintres alimente encore aujourd’hui les expositions et les manifestations de la lumineuse Maison René Char, à l’Isle-sur-Sorgue (Hôtel de Campredon à l’Isle-sur-Sorgue : http://www.campredon-expos.com, pour une visite virtuelle).
    En 1947, au Palais des Papes à Avignon, René Char réunit avec Christian et Yvonne Zervos une exposition éblouissante regroupant la fine fleur de l’art contemporain. Simultanément, un metteur en scène de trente-cinq ans, un certain Jean Vilar, était convié à proposer une création : c’est ainsi que Richard II de Shakespeare inaugura le destin théâtral de la Cour d’honneur, avec les développements qu’on sait... Aujourd’hui, la venue de centaines de lycéens au Festival d’Avignon, accueil mis en place dès l’origine par les CEMEA, rend les jeunes acteurs et poètes de leur formation.

3. 3 Dialogue avec la philosophie

    La Provence a vu aussi René Char dialoguer avec les philosophes, comme Jean Beaufret, Martin Heidegger, Albert Camus, et les écrivains théoriciens comme Georges Bataille ou Maurice Blanchot. Avec Heidegger, Char a médité la leçon des présocratiques et du cosmos héraclitéen : les célèbres séminaires du Thor (1966-1969), qui chevauchent l’année 1968, ont marqué les intellectuels de ces années-tournant. Dans la complexité du cosmos selon Héraclite, qui est tout ensemble monde, harmonie et parure, proche de l’or et du feu (voir Heidegger, Expériences de la pensée, Questions III), Char lit le principe poétique primordial, résistant à l’instrumentalisation mécaniste du monde, un principe qui lui fait dire, dès Fureur et Mystère (« Seuls demeurent », XVII):
    «  Héraclite met l’accent sur l’exaltante alliance des contraires. »


EN BREF et pour ne pas clore…

    L’œuvre de René Char est une invitation à la lecture comme aventure du sens, ce qui ne revient pas à considérer qu’un auteur dirait tout et rien, sur tout et son contraire. Reconnaître clairement, par une lecture qui s’aidera de l’analyse (pour cette raison appelée lecture analytique), mais aussi de la voix, de l’espace, du geste graphique,… la saveur et les contours du réel, dans une œuvre où le monde se donne à appréhender comme obstacle, tremplin et refuge; y repérer des faits de langue identifiables et qui se laisseront de bonne grâce imiter, ce n’est pas réduire la poésie à une liste d’assignations ou de procédés, c’est créer les conditions de l’essor du lecteur, cœur et pensée.
 

Dernière mise à jour : 12/11/2006