Le Centenaire René Char sera marqué par plusieurs grandes manifestations ponctuées de mises en voix des textes de Char et de poésie contemporaine et rythmées par les IA IPR de théâtre en lien
avec les IA IPR de lettres.L'Ecole des lettres propose de fêter cet événement en ouvrant sur son site un espace dédié à accueillir cette année des textes d'élèves inspirés par la poésie de Char mais aussi des propositions d'écriture, de mises en voix de poèmes. Le numéro 11-12 second cycle 2005/2006 présente le projet : " Année René Char, un parcours pour lire et écrire". Dans le numéro 1 de l'édition collèges 2006/2007, Norbert Czarny propose un parcours pour écrire avec René Char de la sixième à la terminale autour de plusieurs axes...à suivre...
Pour accéder au dossier complet sur cet événement à portée nationale, voir notre partie "pilotage national"...
...au lien suivant :
http://www2.educnet.education.fr/sections/theatre/pilotage/evenements-nati/centenaire-rene
Cette année festive est dès à présent lancée avec ce texte
inaugural de Daniel Mesguich sur le rôle de l'acteur dans la
médiation poétique...A propos de la lecture d’un texte par un acteur.
"Pour tout texte, quel qu’il soit, au fond de l’encrier, ou de l’ordinateur, il y avait d’abord une voix. Une lecture rend la voix à la voix : ce qui est venu d’une voix retourne donc à la voix. La voix d’un autre. Aucun livre, aucun imprimeur au monde ne rendra cette voix si quelqu’un d’autre ne s’en mêle pas. Voilà ce qui justifie une lecture, ce qui en constitue le statut et l’autorisation.
Le lecteur silencieux est seul. Bien sûr, il
dialogue avec son livre, il
entre dans le texte… mais ceci est insuffisant. Une lecture, grâce à la voix et, peut-être aussi, à l’apparence du lecteur/acteur, se saisit du texte, sans mise en scène, sans maquillage, sans mouvement, sans costume, sans effet de lumière particulier - une lecture suppose simplement une table, une chaise, peut-être un micro et un livre avec un lecteur qui lit - et, avec ce minimum-là qui n’est pas du théâtre, montre au lecteur un autre lecteur, autrement dit lui-même. Tout à coup le lecteur devient la mesure de toute chose. Ce qui se donne à lire n’est pas le livre mais le livre lu. C’est un pont, le livre fait la moitié du chemin, est apprivoisé. Le lecteur/acteur
dans le texte, faisant corps au texte, change le goût du livre et efface une grande partie de l’intimidation de la lettre, littéralement. Se voir soi-même lire le livre ne remplace pas la lecture silencieuse et intime, mais constitue un acte très fort, d’une égale légitimité. J’imagine une société où les citoyens se liraient sans cesse des livres et où cet acte serait naturel et normal.
Ne pas confondre lecture et théâtre.
Aujourd’hui nous assistons à une floraison de lectures, « ça lit » de tous les côtés. Pour des raisons économiques, les lectures remplacent le théâtre : cela coûte bien moins cher d’avoir un seul acteur qui lit un livre que dix acteurs qui l’ont appris par cœur et répété deux mois, qui ont besoin de lumière, de costumes… L’inflation des lectures à laquelle nous assistons menace le théâtre... si toutefois la place respective de chacun n’est pas repensée.
Je lis moi-même beaucoup en public, par plaisir, et parce que j’aimerais être de ceux qui, un peu comme les gens de théâtre d’avant-guerre (Cocteau, Guitry...), avaient un pied dans la littérature et un autre dans le théâtre, le cinéma ou la danse … Je trouve tout à fait normal pour moi de fréquenter autant d’écrivains que d’acteurs. Après la guerre, les arts se sont spécialisés. Peu à peu la mouvance du théâtre populaire a fermé la porte aux poètes, aux peintres. De son côté le cinéma a subi positivement, mais aussi négativement, la Nouvelle Vague : théâtre, peinture, textes, ont tendu à disparaître au cinéma.
Lecture régressive ?
Nous sommes en train de réinventer l’
hypocrites du pré- théâtre grec. Le théâtre a commencé avec Eschyle décidant de placer non plus une seule personne devant le chœur, mais deux acteurs entrant en dialogue. Cet écart entre les
hypocrites a fait naître la scène.
Trop souvent, les lectures pratiquées aujourd’hui restent en amont du théâtre ; elles sont le signe d’une réelle régression car elles suscitent souvent une ferveur presque religieuse : l’acteur/lecteur est pris pour un pasteur, un passeur lisant La Parole. L’auteur importe peu. Ecriture et parole sont confondues : le prêtre ne parle pas, il est parlé par l’écriture. Tout à coup, la parole semble devenir pleine. Alors que la poésie doit, au contraire, nous faire suspecter la langue, nous faire entendre d’autres mondes. Sa lecture devrait provoquer un « dé-collage » de la parole et de l’écriture, un « dé-tatouage ».
Poésie et lecture
La poésie contemporaine appelle la lecture : les poèmes sont des voix glacées dans l’encre qui doivent être libérées du livre-objet par de la voix. La poésie est un appel, tout simplement. Même la poésie très écrite de Mallarmé se lit et se dit : il y a une voix derrière elle. Dans les textes d ’Hélène Cixous, l’indécidable (entre le féminin et le masculin par exemple) prend une large place et leur lecture suscite d’autres formes d’indécidable, de pluriels… pourtant rien ne peut échapper à la voix. Les phrases ou les vers les plus abstraits sont encore de la voix parce que la poésie suppose rythme, longues et brèves, jeu des assonances et des allitérations, ce qu’un lecteur « à l’œil », tenant le livre à la main ne lit pas, n’entend pas.
Lire René Char…
René Char est dans la phrase définitive, la formule. Une formule chiffrée, à méditer. Chaque phrase est comme la première ou la dernière écrite. C’est le propre de toute écriture poétique. … Comment lire Char ?
Dès que l’on est attentif au signifiant, même si le lecteur/acteur n’est pas assez fin, n’entend pas assez loin (il faut des oreilles de chauve-souris pour entendre la poésie), dès que ses lèvres s’appliquent à prononcer les longues, les brèves, dès que sa lecture est juteuse, en bouche, elle fonctionne. Il m’est arrivé, je l’avoue, de lire une phrase sans la comprendre sur le moment…trop tard je l’avais lue en public…Mais je l’avais prononcée le mieux possible et elle avait fait son chemin. On lit la poésie en chérissant le signifiant, la lettre même du texte, et sans imposer un écran interprétatif abusif devant le texte.
Cela ne signifie pas pour autant lire de manière atone et neutre, car ce mode-là est déjà une interprétation… Au théâtre : le fameux espace vide de Peter Brook est toujours un décor, et quand Claude Régy demande à ses acteurs de donner le texte sans bouger, c’est aussi une mise en scène et un écran interprétatif, qui se croit léger mais qui est, en fait, bien plus lourd qu’une surcharge de mouvements ou de gesticulations…Vous aurez compris que je ne partage pas cet ascétisme, un peu « protestant » à mes yeux.
Bref il ne faut pas maintenir une distance qui ait l’air de ne pas se mêler de la profondeur du texte. Il faut s’en mêler, avec humilité, en donnant cette impression que « c’était cette fois-ci, ce jour-là » et que « ce sera une autre fois autrement ». Si cette « dramatisation » se fait à bon escient, avec tact et doigté, avec délicatesse, alors on peut appuyer sur un mot, mais en montrant toujours à quel point c’est une intention d’acteur, comme une note de traducteur en bas de page… Un lecteur devrait toujours laisser entendre cette « note de l’acteur ».
Sur des vers de René Char
"
L’homme fuit l’asphyxie.
L’homme dont l’appétit hors de l’imagination se calfeutre sans finir de s’approvisionner, se délivrera par les mains, rivières soudainement grossies.
L’homme qui s’épointe dans la prémonition, qui déboise son silence intérieur et le répartit en théâtres, ce second c’est le faiseur de pain." (René Char,
Seuls demeurent, « Argument ».)
Voilà une métaphore effilochée à l’infini jusqu’au moment où elle s’épuise … « s’épointe », « déboise son silence intérieur et le répartit en théâtres » : la poésie-nourriture… On pourrait dire, avec Derrida, que la langue est métaphore, même quand elle croit être la plus littérale et la plus plate. Mais si Char n’avait pas été content de « s’épointe », il n’aurait pas écrit cette phrase.
La forme-sens poétique, ou le mot avec l’idée
Je demande à mes élèves du Conservatoire, en travaillant Racine, d’abandonner cette idéologie lamentable qui consiste à traduire le texte d’abord avec leurs propres mots avant d’aborder les mots du poète. Ce
« avec vos mots d’abord » n’a aucun sens : ce n’est pas le personnage d’Hermione qui compte mais l’aventure de la langue travaillée par Jean Racine. Hermione ne préexiste pas à son texte, de même, la phrase ne préexiste pas au choix de tel ou tel mot. Si je dis : « s’épointe » [
Daniel Mesguich prononce lentement le mot en soulignant légèrement le « p », le « t » et le « e » atone] alors cette phrase est autorisée. Si je la lis rapidement et sans travail [
Daniel Mesguich relit le texte en l’ « avalant »] alors cette phrase n’a plus de sens et ne correspond pas à ce que le poète a écrit. C’est pour cette raison que la lecture est nécessaire, la lecture d’un acteur, qui lira avec humilité mais avec couleur et chair. Pour moi ce que Char appelle « théâtres » ce sont ses phrases. Ses aphorismes sont des théâtres.
"
Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir."
René Char,
Seuls demeurent, « Partage formel », XXX
En poésie, le référent s’invente dans le temps même de son écriture. Le référent n’existe pas en dehors de la phrase. De manière diffuse, lointaine et assourdie, il se fait entendre, mais le mot a absorbé la réalité.
Toute poésie est un échec, elle indique un sens ou une réalité, ailleurs, mais dit, dans le même temps, la faillite de la langue, insuffisante à nommer cet ailleurs : un ailleurs à écrire encore, mais « impossiblement ». Même les aphorismes de Char ne sont pas pleins et subissent une hémorragie : ils perdent leur sens et leur sang, leur force et leur couleur parce qu’ils voudraient aller plus loin encore : un aphorisme à la place d’un autre aphorisme qui aurait été plus fort, plus vrai, plus manifeste, plus indubitable, plus définitif. D’échec en échec, la réussite littéraire apparaît.
La poésie se « regarde le nombril », mais non dans un sens égocentrique banal : en s
e faisant, elle ne cesse d’interroger le
faire. La prose a confiance dans les mots pour communiquer, prouver, convaincre. En poésie, rien de tel : les mots sont là, le lecteur doit s’en contenter et s’en saisir. Ce phénomène aussi se dit et se montre quand on lit la poésie à haute voix. Le lecteur/acteur prononce le texte comme s’il venait de trouver un message lancé à la mer et que simplement, il nous le répétait… Je trouve cette attitude assez belle : l’acteur dit à son tour, fait le porte-voix littéralement. Le livre était fermé, il l’a ouvert et rien de plus.
"
Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin…"(René Char,
Feuillets d’Hypnos.)
René Char écrit pour réveiller le lecteur mais en même temps il revendique l’héritage d’une malédiction poétique … Le texte rappelle la posture du poète, à sa table, conscient d’être l’artiste écrivant. Cette posture est aussi rappelée par celle du lecteur/acteur : si j’arrive devant un public et que je dis « Comment m’entendez-vous je parle de si loin », c’est moi lecteur qui prononce cette phrase et y mets mon sens, mon interprétation et la référence au contexte précis de la lecture… le texte dit la situation.
Au fond, les textes ne sont que les dialogues d’un scénario absent. Ce scénario est à inventer non dans une mise en scène déployée dans l’espace, non dans la tension, dans la déconstruction, non dans la contradiction des analyses, comme il faudrait le faire au théâtre, mais, pour une lecture, en indiquant simplement qu’il manque l’essentiel : la présence, le corps, la voix… c’est
un semblant de corps que celui du lecteur/acteur, et c’est ce qui est beau.
La lecture à haute voix est un révélateur de qualité de l’écriture. Paradoxalement, plus le texte est écrit, plus il se lit à voix haute, plus il est beau à dire…Les textes médiocres ne « passent pas » l’épreuve de la lecture. Il y a un accord tacite entre l’encre et la voix.
Je me souviens avoir lu la poésie de René Char dans son pays à L’Isle-sur-la-Sorgue où j’ai longtemps eu une maison. J’étais dehors au milieu des grillons, je lisais à voix haute."
Propos recueillis par Hélène Boudin, le 19 juin 2006
Dernière mise à jour : 19/11/2006