Présentation par Caroline d'Atabekian, IANTE Lettres, académie de Créteil
« On connaît ! C’est un truc sur Internet où on met des photos » ; voilà la réaction spontanée d’un élève de sixième à l’évocation du mot « blog », comme le rapporte l’un des témoignages d’enseignants de ce dossier. Cette définition a le mérite d’aller droit à l’essentiel quant à la représentation que les adolescents se font du blog : c’est l’image qui est au centre, et c’est ce que confirme une visite au hasard dans les pages de Skyblog, même si ces images sont souvent accompagnées d’un court texte, qui n’est pas toujours une légende.
Les quelques cas concrets d’exploitation de blogs en classe présentés ici montrent, s’il en est besoin, que les enseignants ont bien des choses à apprendre aux élèves au sujet des blogs ; et les pistes d’« usages à inventer » proposés ci-dessous sont autant d’idées pour intégrer les blogs en classe, à tous les niveaux du collège et du lycée.
Les blogs n’appartiennent pas aux adolescents
On peut déplorer que l’École n’ait commencé à se préoccuper des blogs que parce que les blogs ont commencé à parler d’elle, à travers quelques dérives qui restent pourtant marginales en regard de l’importance de la « blogosphère ». Parce que l’École ne peut avoir comme seule réponse la répression, le premier objectif pédagogique envisagé au sujet des blogs a été d’inculquer aux jeunes, dès lors qu’ils ont accès à la publication, le respect des lois sur la vie privée, sur le droit à l’image et sur la propriété intellectuelle.
Si l’apprentissage de ces règles est certes aujourd’hui une nécessité, il serait néanmoins réducteur d’en faire le seul objectif d’un travail pédagogique autour des blogs. Ce serait méconnaître la variété de la blogosphère qui, loin d’appartenir exclusivement aux adolescents, est aussi très largement investie par les adultes et s’est peu à peu détournée de la sphère de l’intime pour faire d’Internet un nouveau lieu de débat public où se déploient aujourd’hui les idées et les échanges. Le blog n’est pas un journal intime mais une chronique personnelle, il parle de politique, de journalisme, d’art, de littérature, d’économie et, en général, de tous les sujets évoqués par les médias, si bien que la blogosphère est presque devenue un média autonome, auquel les journalistes ne manquent pas de se référer avant d’aborder un sujet. Comprendre et enseigner les nouveaux codes émergents est désormais nécessaire pour rester en phase avec une réalité qui s’annonce de plus en plus prégnante et pour amener les élèves à mieux appréhender des situations de communication dans lesquelles ils sont souvent moins à l’aise qu’on ne croit. Intégrer les blogs dans son enseignement est d’ailleurs d’autant plus naturel pour le professeur de français que ces outils visent trois processus qui ne lui sont pas indifférents : lire, écrire et publier.
Un blog en classe : une pratique courageuse et innovante
Introduire le blog en classe est encore aujourd’hui un acte courageux, comme en témoignent les enseignants dans ce dossier, précisément parce que les adolescents le vivent parfois – à tort – comme une intrusion dans une sphère qui leur appartient en propre : « Les blogs, c’est pas fait pour l’école : on pourra pas se lâcher ! », dit un élève de troisième dans un témoignage qui sera finalement publié ailleurs que dans ce dossier, l’enseignant ayant du coup renoncé au blog au profit du forum. Il est important pourtant, justement parce que les adolescents ont une vision du blog restreinte aux skyblogs et à leurs images, de leur montrer que la blogosphère est beaucoup plus variée et investie par les adultes qu’ils ne le pensent. Découvrir d’autres formes de blogs que les leurs est précisément l’un des objectifs que se donne, en lycée professionnel, une enseignante qui témoigne ici ; car c’est en montrant des blogs différents que l’on peut espérer amener les élèves à « bloguer différemment ».
Une autre enseignante, enfin, introduit le blog en classe comme on prend le taureau par les cornes : « Cette forme d’expression sur le Web avait suscité dans mon collège, en 2005-2006, beaucoup d’émoi, à cause de la découverte sur Skyblog de textes d’élèves, l’une d’entre eux en particulier mettant en cause un professeur, photos à l’appui. » Peu à peu, à force de publier leurs textes, et donc de se retrouver dans une « situation réelle d’écriture », comme le préconisent les programmes, les élèves vont ainsi apprendre le respect des règles élémentaires de la publication. Ainsi, quand certains se découragent – parfois simplement faute de soutien – au premier happy slapping, d’autres sont plus motivés encore pour intégrer le blog dans la classe, précisément pour rendre les élèves plus responsables.
Le blog, outil de publication ou modèle éditorial ?
Le succès des blogs est évidemment lié à leur commodité en tant qu’outil de publication : non seulement il est inutile de connaître le langage HTML, mais il est inutile même de chercher à comprendre quoi que ce soit dans le mystère de la mise en ligne : il suffit de s’inscrire sur une plate-forme de « blogging », puis d’accéder via son navigateur habituel, en donnant son nom d’utilisateur et son mot de passe, à une page donnée sur laquelle on écrit directement (bien sûr, il existe des solutions personnalisables pour les utilisateurs avancés, qui peuvent installer un blog sur leur propre site, sans passer par un hébergeur spécialisé). Un clic sur le bouton « Publier », et l’acte de publication est effectif. À chaque nouveau « billet » publié (aujourd’hui le terme d’« article » remplace peu à peu celui de « billet »), la page d’accueil est mise à jour et affiche le dernier billet. Sous chaque billet, les lecteurs peuvent laisser des commentaires, et interagir ainsi avec le blogueur qui peut lui-même répondre aux commentaires par d’autres commentaires.
Comme tous les systèmes de publication en ligne, néanmoins, le blog, par ses caractéristiques techniques, suppose des contraintes particulières et impose donc un modèle éditorial qu’il est intéressant d’exploiter en tant que tel. Ainsi, si des types de blogs très différents sont apparus (blogs artistiques, journalistiques, thématiques, personnels, militants, politiques, commerciaux… sans que cette typologie soit exhaustive), il reste que :
– l’écriture des billets par un auteur (ou deux, trois auteurs) bien identifié, confronté à des lecteurs divers qui ne sont que des pseudonymes, fait qu’il s’agit toujours d’une écriture personnelle. Même sur les blogs politiques ou commerciaux, ce qui caractérise l’écriture, c’est la forte présence de la subjectivité et de la personnalité de l’auteur ;
– la publication d’un billet quotidien, ou régulier, crée une attente chez les lecteurs. La présentation des billets par ordre chronologique inverse met en valeur leur accumulation et leur succession chronologique. Le dernier « billet » apparaît en haut de la page d’accueil, sa date y joue un rôle essentiel : c’est elle qui montre que le blog est « vivant ». Le blog est donc, avant toute chose, une chronique personnelle, c’est sans doute là sa principale caractéristique éditoriale ;
– les commentaires placent le blogueur dans l’interactivité, la réactivité au public. Plus important encore, c’est le nombre de commentaires qui témoigne directement de la popularité d’un blog ;
– enfin, les « rétroliens », ou les liens que les blogs tissent entre eux, contribuent à inscrire l’auteur du blog dans un petit cercle de blogueurs intéressés aux mêmes thèmes : se créent ainsi de petites communautés virtuelles.
Les usages qui émergent
Dans les usages des blogs imaginés par les enseignants, l’outil est souvent détourné de son modèle éditorial et exploité davantage pour sa facilité et sa rapidité de publication (et sans doute aussi pour les exploitations possibles des commentaires). Cependant, quelques usages exploitent aussi certaines des particularités éditoriales du blog.
Une chose est marquante en tout cas, lorsqu’on observe les projets pédagogiques des professeurs de français qui exploitent un blog en classe : c’est leur diversité. Comme souvent dans les activités innovantes, les enseignants se sont montrés imaginatifs. Les quelques témoignages présentés ici suffisent à le montrer : dans le premier, le blog sert de moyen de publication pour des contes, chaque élève publiant au fur et à mesure son propre conte, les commentaires servant aux appréciations ; un autre blog sert de support pour les critiques littéraires des élèves qui y présentent leurs lectures et échangent leurs points de vue à travers les commentaires ; un autre encore raconte au jour le jour un voyage scolaire ; un autre est tenu par deux élèves néofrancophones, qui y relatent les traits saillants de leur vie scolaire ; d’autres, enfin, servent toute l’année, chaque fois qu’une production écrite se prête à la publication, à la manière des portfolios.
Des usages à inventer
Les quelques témoignages réunis dans ce dossier ne sont ni exemplaires, ni exhaustifs. Ils sont à prendre pour ce qu’ils sont, à savoir les témoignages que des enseignants sollicités ont bien voulu donner sur leur pratique de terrain. Les pratiques qu’ils relatent ne sont pas destinées à être reproduites telles quelles, mais à montrer ce qu’il est possible de faire, à susciter d’autres projets, que chacun s’appropriera à sa manière, comme il est habituellement d’usage chez les enseignants.
Bien d’autres pistes d’exploitations en effet sont possibles, qui n’ont pas été mentionnées ici et qui se raccrochent directement aux programmes de français. En voici quelques ébauches :
– le programme de 6e appelle l’étude de la communication ; le blog est naturellement une occasion de placer les élèves en situation réelle de communication, face à un public divers composé à la fois de personnes qu’ils connaissent (l’enseignant, les camarades, les parents…) et de personnes inconnues croisées sur le Web dans diverses situations (sollicitations des élèves, commentaires, etc.). Inutile de dire que l’expérience peut dépasser très largement la classe de 6e et intéresser tous les niveaux ;
– en 4e, et au lycée, les blogs journalistiques peuvent constituer un support de cours (parmi d’autres : le rapprochement, sur un thème d’actualité, entre plusieurs types de médias, peut même être intéressant) ; de plus en plus de sujets d’actualité naissent sur les blogs, c’est l’occasion de prendre quelques repères parmi les blogs les plus influents médiatiquement (on pense notamment à Pointblog, que désormais les journalistes consultent quotidiennement, mais il y en a bien d’autres). Le blog peut être aussi un support de publication pour un journal scolaire (si l’on se sert de la possibilité de classer les billets dans des rubriques, ce que la plupart des blogs proposent) ;
– en 3e et en 1re L, on pense naturellement à l’autobiographie. Une activité, exploitée dans l’un des témoignages de ce dossier, consiste à « replacer ce discours [celui des blogs personnels] dans la lignée traditionnelle de l’écriture autobiographique tout en mettant en évidence la rupture qu’il crée par rapport aux genres bien assis, et donc la nouveauté qu’il instaure. » On pourrait aussi imaginer de créer des blogs de fiction, où les élèves raconteraient à la première personne une vie qui n’est pas la leur ;
– en 3e et au lycée, on peut encore exploiter les blogs – et notamment les commentaires – pour des travaux écrits d’argumentation : c’est ce qui arrive dans l’un des témoignages, lorsque les élèves, devenus critiques littéraires le temps d’une publication, doivent convaincre leurs camarades de l’intérêt du livre qu’ils ont aimé, et que ces derniers sont invités à défendre leur point de vue dans les commentaires. Des variantes innombrables sont possibles : on peut lancer un sujet de réflexion dans un billet (qui s’appuierait éventuellement sur des liens vers des blogs scientifiques, politiques, journalistiques…) et proposer aux élèves de réagir par des commentaires ;
– plus largement, et à tous les niveaux du collège et du lycée, l’usage des blogs se prête particulièrement aux activités transversales : éducation aux médias, à l’image, à la citoyenneté…
Une nouvelle dimension de la lecture, de l’écriture et de la publication
Comme on le sait depuis les premiers sites web d’établissements, quel que soit le travail que la classe effectue, l’écriture en ligne apporte une dimension nouvelle, liée à la publication. C’est que celle-ci, outre qu’elle demande à l’élève de s’adapter à un véritable public, impose une exigence inconnue des situations scolaires habituelles ; il ne suffit pas d’avoir écrit le texte, d’avoir reçu une note ou une appréciation et corrigé quelques fautes : il faut encore retravailler le texte jusqu’à ce qu’il soit « publiable », c’est-à-dire qu’il n’y ait rien à redire sur le niveau de langue, le vocabulaire, l’orthographe, l’expression, le style, mais aussi le contenu, les idées développées, le respect des droits sur la vie privée et la propriété intellectuelle… C’est cette exigence de qualité qui est nouvelle, et que les élèves acceptent dès lors qu’ils prennent conscience que publier un texte, c’est le rendre potentiellement accessible à tout le monde.
Par ricochet, c’est la lecture des autres blogs qui en est changée, car les élèves qui sont passés de l’autre côté de l’écran en faisant l’expérience de la publication sur le blog, n’ont plus la même réception des autres blogs ; ils sont plus sensibles à ce à quoi ils ont eux-mêmes été sensibilisés (et qui varie selon les objectifs que s’est donnés l’enseignant) et connaissent les conditions de production de ce type d’écriture.
Enfin, comme dans le monde adulte, ce qui compte lorsque l’on publie – fût-ce un blog de classe – c’est d’obtenir une reconnaissance de la qualité de ce qu’on a produit, comme ces élèves de seconde dont le blog a fini en gazette littéraire sur le site des Incorruptibles. C’est là que la situation d’écriture est véritablement ressentie comme « réelle », si bien que les critères qui servent à juger le travail produit ne sont eux-mêmes plus scolaires, mais éditoriaux.