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Les techniques électroniques d'information et culture technologique

CDI: Plan national de formation / Plan National de Formation 1999 / Stage de Lille du 29 au 31 mars 1999 / Techniques électroniques d'information et culture technologique /

Yves François LE COADIC
CNAM - ICST
2, rue Conté
75141 PARIS Cedex 03 - France

Courriel : lecoadic@cnam.fr

Résumé

L'omniprésence des techniques électroniques d'information dans les services d'information d'une part et l'existence d'autre part d'un certain déficit culturel sur les sciences et les techniques, attesté, en France, par de grandes enquêtes nationales comme "les Français et la science", "les Français et la technique", ont entraîné le développement, ces dernières années, de besoins de culture liés à la présence de ces techniques.

On aurait pu croire la culture technologique plus familière que la culture littéraire ou historique. Il n'en est rien. Le simple consommateur, sauf exception, ne sait pas à quelle réalité technique et sociale les objets dont il est environné peuvent renvoyer. L'usage ordinaire de la technique se résume en une phrase : "on appuie sur un bouton, ça marche ou ça ne marche pas. Point final ! ". Mais beaucoup éprouvent le besoin d'en savoir plus.

Pour satisfaire ce besoin de culture technologique, le développement de formations visant à développer cette culture est donc nécessaire: elles comporteront des enseignements de physique des techniques électroniques d'information, de logique de leur usage mais aussi d'histoire de ces techniques.

Intervention

Introduction 1

La mutation technologique provoquée, il y a une trentaine d'années, par l'arrivée des ordinateurs et des réseaux de télécommunications et donc par l'apparition d'une information inscrite sur des supports électroniques a considérablement affecté la science de l'information entraînant une importante mutation épistémologique: on est passé ainsi de l'étude du document à celle de l'information et maintenant de la connaissance. Elle a aussi considérablement affecté l'organisation du travail, son contenu et fait bouger les métiers, faisant apparaître de nouveaux métiers prenant appui sur de nouvelles compétences. l'ensemble entraînant des besoins de formation.

Ce qui n'était pas sans poser, il y a déjà plusieurs années, quelques malaises (signalés par les étudiants eux-mêmes) quant aux savoirs dispensés dans les formations en science de l'information. On nous enseigne :

- des savoirs éclatés (...une juxtaposition de savoirs hétéroclites...)...

- des savoirs sur-valorisés et dépassés (...une sous-culture universitaire de la communication fondée sur des théories dépassées... C'est la trilogie chronologique " Emetteur-Canal-Récepteur", à laquelle on a greffé un feed-back ...l'immobilisme théorique des enseignants érigé en dogme)...

- des savoirs absents (...on exclut les sciences humaines...).

- mais surtout ni savoir, ni savoir-faire (...rares sont les universitaires qui appréhendent la technique avec le recul nécessaire...)...les formations n'apportent ni culture générale, ni culture technologique...

Si resurgissait à cette occasion le conflit entre les "deux cultures " 2, constituantes de la science de l'information, la mutation technologique qui s'accompagnait aussi d'une prolifération des techniques faisait ainsi apparaître clairement un problème concernant la connaissance de cette technologie. Or, actuellement, disposons-nous d'une culture technologique suffisante pour appréhender ces évolutions qui n'ont pas cessé de se multiplier, c'est-à-dire avons-nous la capacité de comprendre, d'utiliser et de gérer les techniques électroniques d'information? Le défi n'étant pas uniquement d'apprendre COMMENT fonctionne le dernier équipement que nous venons d'acquérir mais aussi de se demander POURQUOI et QUAND on doit en faire usage. Si la réponse est non, nous avons donc besoin d'une formation visant à l'acquisition de cette culture.

Qu'entendons-nous par techniques électroniques d'information ?

Les techniques électroniques d'information sont des techniques qui utilisent pour fonctionner des flots d'électrons (ou de photons, particules de lumière dans le cas des techniques photoniques). En effet, des organes d'entrée-sortie que sont les terminaux (clavier, souris,... et écran, imprimante,...) aux organes de transmission que sont les réseaux de transmission de signaux (lignes physiques, ondes hertziennes,...) en passant par les organes de stockage et de traitement que sont les ordinateurs et leurs logiciels, toutes les techniques électroniques d'information ont en commun d'émettre, de recevoir, de véhiculer, de mémoriser ou de traiter des signaux électriques c'est-à-dire des flots d'électrons (ou des signaux optiques c'est-à-dire des flots de photons). D'où le nom générique de techniques électroniques (et photoniques) que nous utiliserons à l'endroit de ces matériels.

On les appelle toujours "nouvelles". Elles semblent en effet ne jamais pouvoir se stabiliser. Et, juste corollaire, elles vieillissent très vite. En l'espace de 50 ans, depuis 1948, année de la fabrication du premier transistor, les évolutions techniques ont en effet consisté à passer:

- de l'électricité à l'électronique : depuis l'apparition du transistor en 1948, l'électronique a connu un accroissement considérable de ses performances suivi d'un saut qualitatif des techniques électroniques.

- du fil de cuivre à la fibre optique : ce saut a été accompagné par un progrès considérable des capacités des réseaux câblés et hertziens.

- de l'analogique au numérique : vient s'ajouter un troisième phénomène tout aussi important mais plus insidieux : la numérisation croissante de ces techniques. Toute information peut désormais être traitée, codée, stockée, transmise par les mêmes procédures et sur les mêmes réseaux.

ATTENTION, ceci conduit à une certaine idée erronée de l'information qui évacue toute idée de sens, de signification : est information tout ce qui peut faire l'objet d'un traitement numérique!

- de l'électromagnétique à l'optoélectronique: jusqu'à hier, le "magnétique" apportait en tant que support d'information des solutions en terme de stockage et de traitement. Aujourd'hui, l'optoélectronique permet d'obtenir une densité d'information au moins 10 fois supérieure aux meilleures performances du "magnétique".

Trois constats

Il y a trois constats que l'on peut faire actuellement concernant les techniques électroniques d'information en général:

1er constat: une omniprésence des techniques électroniques d'information

Premier constat banal: les techniques électroniques d'information sont omniprésentes. Elles le sont -et le seront- de plus en plus dans les services d'information, du centre de documentation à la société de télévision comme le montre les scénarios suivants:

- Aujourd'hui, dans un centre de documentation, une bibliothèque, un musée proto-électroniques, coexistent quelques unes de ces techniques :

lecoadic.gif (4706 octets)

Les techniques électroniques (analogiques et numériques) d'information, aujourd'hui

- Demain, dans un centre de documentation, une bibliothèque semi-électroniques, les techniques numériques supplanteront les techniques analogiques. Seront utilisées, certaines l'étant déjà dans quelques centres :

audiotex, autocommutateur
banc de montage virtuel
banques d'informations, banques d'images, bases de onnaissances
carte à puce, CD-DA, CD-E, CD-I, CD-PROM, CD-ROM XA, CD-Y, claviers
communication large bande, conférence électronique
DAT, DVI, DV caméra
EDI
fac-similé , scanner, infographie
inférence machine, interfaces intelligents
LV-ROM, livre électronique
mémoires optiques (carte laser), messagerie électronique
OCR
PAO, postes de lecture
raster, scanner, réseau local (LAN, WAN, MAN), revue électronique, RNIS
satellites, station de travail, système hypermédias, systèmes experts
télétext, transmission par paquet, TVHD
vidéodisque, vidéotext, vidéoprojecteur
WORM-DOT


Les techniques électroniques d'information d'aujourd'hui et de demain

- Après-demain, à la fin de cette décennie, à partir de notre station de travail, nous butinerons à distance dans une bibliothèque, un centre de documentation, un musée électroniques qui offriront consultation et fourniture d'information électronique en ligne.

On notera que les techniques électroniques d'information se réclament de façon privilégiée de quatre filières techniques : la micro-électronique, l'informatique, les télécommunications, les médias électroniques (audiovisuel) ou sont le fruit d'une fusion de ces filières. Leur production est le fait d'un nouveau secteur industriel, celui de l'industrie de l'information.

Application

Test de culture technologique

Nous présentons ci-dessous les caractéristiques techniques d'une ensemble de techniques électroniques matérielles d'information qui sont couramment utilisées aujourd'hui. Le choix avisé de l'une ou l'autre de ces techniques nécessite une bonne compréhension des éléments présentés. Saurez-vous reconnaître ces différentes techniques? Le même exercice peut se faire avec les techniques électroniques logicielles.

Technique A

Dimensions

Hauteur
Longueur
Largeur



3,1 cm
10 cm
5,6 cm

Poids 85 gr sans câble
Résolution de base 400 ppp
Vitesse de déplacement du pointeur 25 cm/sec au maximum
Durée de vie
Mécanique
Clics

Plus de 480 Km
Plus de 1 million d'opérations
Températures 0 à 40°C (fonctionnement)
-20° à 60° C(hors fonctionnement)
Humidité relative 10 à 90%, sans condensation
Erreurs Pas d'erreur logicielle jusqu'à 6 KV
Pas d'erreur matérielle jusqu'à 8 KV
Les performances dépendent du système hôte


Technique B

Taille en pouces
Haute densité MO
Faible densité
3,5
1,44
720
Voyant Vert
Hauteur Un tiers
Octets par secteur 512
Secteurs par piste
Haute densité
Faible densité

80
80
Têtes de lecture/écriture 2
Temps d'accès moyen (ms)
Piste à piste (haute/faible)
Moyenne (haute/faible)
Temps d'établissement (ms)
Temps d'attente moyen (ms)

3/3
94/94
15
100


Technique C

Temps d'acès
Aléatoire
Tour complet

Moins de 275 ms
Moins de 600 ms
Niveau de sortie audio efficace
Sortie ligne
Casque

0,8 V à 47 Kohms
0,6 V à 32 ohms (volume maximal)
Mémoire cache 256 ko
Vitesse de transfert des données
Soutenu
Asynchrone

156 ko/sec (vitesse unique)
600ko/sec (quadruple vitesse)
4 Mo/sec
Taux d'erreurs
Erreurs logicielles
Erreurs matérielles
Erreurs de recherche

10-1
10-12
10-4
Longueur maximale du câble d'interface
Fiabilité
Taux d'erreur en lecture
(relances comprises)

30 000 POH @25% MTBF
30 min MTTR Durée de vie 5 ans
Durée d'initialisation 7 sec
Temps d'arrêt 2 sec
Dimensions
Largeur
Hauteur
Profondeur

14,60 cm
4,25 cm
20,9 cm
Poids 0,9 Kg


Concluez vous-mêmes! 3

- Votre niveau de culture technologique est-il satisfaisant moyennement ou insatisfaisant ?

- Avez-vous un déficit de culture technologique?

2ème constat : un déficit de culture technologique (parfois même une absence)

Le deuxième constat est un peu moins banal: c'est l'existence d'un certain déficit culturel sur les sciences et les techniques, déficit attesté, en France (mais aussi aux USA), par de grandes enquêtes nationales comme "les Français et la science", "les Français et la technique".

Quel est en effet le niveau de culture technologique des Français? Les connaissances technologiques varient bien entendu d'une personne à une autre et dépendent de ses antécédents sociaux, familiaux et scolaires, de ses intérêts, de ses aptitudes. Toutefois, la grande majorité des gens n'ont même pas une vague compréhension des principes fondamentaux qui régissent la société technologique moderne. Peu de gens sont en mesure de comprendre pleinement les questions technologiques soulevées chaque jour dans l'actualité, d'effectuer des activités technologiques courantes ou d'apprécier la découverte d'un ingénieur. L'apprentissage de la technologie a traditionnellement été négligé dans notre société, sauf pour ceux ou celles qui poursuivaient des études ou une formation dans un domaine technologique. Pour la plupart des Français, la culture technologique est quelque chose que l'on acquiert au besoin dans les activités quotidiennes. Toutefois les processus technologiques sont maintenant d'une telle complexité que cette démarche improvisée se solde pour beaucoup par des échecs 4.

Actuellement, le rapport ordinaire à la technologie présente donc deux volets:

a) un déficit (ou une absence) de culture technologique

Étant donné l'importance de cet environnement technologique, on aurait pu croire la culture technologique plus familière que la culture littéraire ou historique. Il n'en est rien. Le simple usager, sauf exception, ne sait pas - comme vous l'a montré l'exercice précédent- à quelle réalité technologique et sociale les objets dont il est environné peuvent renvoyer. L'usage ordinaire de la technique se résume en une phrase :

"on appuie sur un bouton, ça marche ou ça ne marche pas. Point final ! "

Je dois dire que la complexité de certaines techniques ne peut qu'encourager ces comportements: complexité des interfaces télématiques, complexité de la programmation d'un magnétoscope, etc.

b) une approche de la technique sans ferveur ni phobie

Cette indifférence à la technique n'implique pas pour autant un refus de l'innovation ou de l'évolution technologique. La culture technologique ne passionne personne ou presque. La consommation est neutre. Ni technophile, ni technophobe. Cette neutralité ne signifie pas pour autant qu'il ne se passe rien entre l'objet et son usager 5. Mais les résultats sont là, le rapport à la technique n'est pas fameux :

"...Les sourds ne vont pas au concert, les aveugles ne visitent pas les musées de peintures. Or il se trouve qu'une grande majorité de personnes sont , vis à vis de la technique, ...à la fois sourds et aveugles. Il est difficile de dire comment la France en est arrivé à ce niveau que l'on pourrait appeler un niveau d'inconscience technique et scientifique..." (GILLE 6).

Certains vont même jusqu'à dire, en France, que le manque de culture technologique et l'absence de reconnaissance des phénomènes industriels par la culture traditionnelle sont désormais identifiés comme une cause majeure des difficultés économiques du pays. Par ailleurs, paradoxalement, on pourrait remarquer que la France se distingue par de gigantesques programmes technologiques comme l'électronucléaire, le T.G.V., le Concorde, la télématique. Mais ces programmes ont été réalisés par quelques corps d'ingénieurs d'État, selon un modèle bureaucratique qui se caractérise par un manque total de consensus national et traduit de fait l'existence d'un contrôle social imposé sur les citoyens.

3ème constat: un besoin de culture technologique donc un besoin de formation

Le troisième constat découle des deux précédents: il se fait jour un besoin de culture lié à l'omniprésence de ces techniques et à cette inculture ou à cette inconscience technique comme le dit l'historien des techniques Bertrand GILLE 7. Certains éprouvent le besoin d'en savoir plus, aimeraient comprendre un peu plus: l'inculture technologique crée le besoin.

Le besoin de culture technologique (individuel et sociétal 8) est donc patent. Nous avons pu le constater en 1991, en effectuant avec l'aide de la SOFRES, un sondage national sur "Les français et la technique" 9. Nous entamions à l'époque la rénovation du Musée des Arts et Métiers du CNAM et cherchions des éléments qui auraient pu nous aider dans cette opération. En réponse à une question portant sur un accord ou non avec une série d'opinions, nous constations que le désir de comprendre le fonctionnement des objets techniques demeurait vivace dans la population puisque 74% de l'échantillon voulait se servir de ces objets en sachant "comment ils fonctionnent" et que seulement 36% de l'échantillon s'accommodait de leur utilisation "sans comprendre leur fonctionnement". Mais comme nous le faisions remarquer plus haut, l'objectif n'est pas uniquement d'apprendre comment fonctionne le dernier objet que nous venons d'acquérir mais aussi de se demander pourquoi et quand on doit en faire usage.

Application
Le besoin de culture technologique des usagers de la liste de discussion CDI-DOC

Faite début 1999 sur 300 messages récents de cette liste de discussion, une brève analyse des sujets évoqués montre que le tiers des messages concernait un problème technique: d'abord problème de choix ou d'usage de logiciels, puis de classement des signets enfin de choix de moteurs de recherche.

Exemple:

Donc, en conclusion, si je fais l'hypothèse qu'il y a un déficit (ou une absence) de culture technologique en ce qui concerne les techniques électroniques d'information et qu'il y a malgré tout un besoin de culture technologique, avivé par le foisonnement de ces techniques, pour combattre cette inculture et satisfaire ce besoin, nous devons favoriser l'apparition dans les formations des professeurs documentalistes de formations à la culture technologique 10, à la culture des techniques électroniques d'information11.

La formation à la culture des techniques d'information

Cette formation devrait se construire autour de trois groupes d'enseignements suivants:

- des enseignements visant à apprendre à comprendre les techniques électroniques d'information, par exemple un enseignement sur la physique des techniques électroniques d'information ,

- des enseignements visant à apprendre à utiliser les techniques électroniques d'information, par exemple un enseignement sur la logique et les lois de l'usage des techniques électroniques d'information,

- et des enseignements visant à apprendre à gérer les techniques électroniques d'information, par exemple un enseignement sur l'histoire des techniques électroniques d'information.

Cet ensemble conduira à former ainsi des personnes technologiquement cultivées.

Comme on le voit, ces enseignements puisent, dans les sciences physiques et mathématiques et les sciences humaines et sociales, les concepts et les méthodes nécessaires pour comprendre, utiliser et gérer les systèmes technologiques d'information.

ATTENTION, la maîtrise de toute nouvelle technique engendre des problèmes psychologiques souvent disproportionnés avec le danger réel. Le plus important d'entre eux est l'anxiété occasionnée par la peur d'interagir, le manque de confiance. N'oublions pas que l'anxiété causée par l'ordinateur affecte près d'un tiers de ses nouveaux usagers. La technique "internet" est elle aussi anxiogène. A preuve cet émotion qui représente les gouttes de sueur froide faisant état de votre anxiété!:

^_ ^;

Endroit sans limites et espace sans noyau, "internet" est à l'origine d'émotions chez les usagers. Certaines sont positives (parfois trop car conduisant à une forme de dépendance); d'autres sont négatives, entrainant un non-usage. A l'origine de ces émotions négatives, trois formes d'anxiété ont été identifiées 12 :

- l'anxiété terminologique: HTML, HTTP, SLIP, URL, POP, etc., la siglaison "internet" est particulièrement prolifique. Véritable langage, son apprentissage n'est pas aisé.

- l'anxiété labyrinthique: Endroit sans limites et espace sans noyau mais aussi réseau compliqué de chemins dont on a peine à sortir l'information que l'on recherche, "internet" occasionne quelques frustrations. Si certains usagers les acceptent, considérant l'incertitude des recherches comme normale, d'autres éprouvent des formes extrêmes d'anxiété.

- l'anxiété temporelle: les délais, les attentes, lots communs à toutes les techniques de réseau, entraînent chez tout usager une nervosité génératrice d'anxiété.

1) COMPRENDRE
La physique des techniques électroniques d'information

C'est essentiellement une physique du signal (analogique ou numérique) qui permet de comprendre les principes et les caractéristiques (débit, codage, lignes, protocoles, couches, etc.) des techniques électroniques d'information qui sont utilisées: en premier lieu, les terminaux (ordinateur, téléviseur, caméra) et les réseaux (terrestre et satellitaire). J'aurais tendance à privilégier la culture réseau à la culture informatique et électronique considérant que l'ordinateur, le téléviseur, la caméra sont devenus des techniques tacites et que leur culture est acquise. Encore visibles aujourd'hui, les ordinateurs seront dans 20 ans omniprésents et invisibles comme le sont les moteurs aujourd'hui, ces appareils servant, comme on le sait, à transformer une forme quelconque d'énergie en énergie mécanique. On a en effet intégré les moteurs dans notre vie: ils sont dans les réfrigérateurs, les automobiles, les jouets, etc. On ne parle plus des moteurs: ils sont partout et nulle part, dans tous les objets de la vie quotidienne. Il va se passer exactement la même chose avec les ordinateurs.

Par contre, ce qui n'est pas encore culturellement acquis, c'est cette culture des réseaux et surtout cette culture de l'interface: interface personne-machine et interface personne-machine-personne. Les résultats d'une enquête menée dans les écoles d'administration publique aux USA, portant sur l'enseignement de l'usage des techniques d'information sont à cet égard intéressants 13. Hier, la culture des techniques d'information (information technology literacy) signifiait connaissance des matériels, des langages de programmation, des langages audiovisuels. Aujourd'hui, cette culture signifie, en plus, connaissance du réseautage local et international, des stations de travail multimédia, des interfaces logicielles, graphiques, etc. Ainsi une bonne compréhension des interfaces logicielles, particulièrement nombreuses et variées, est déterminante lors du choix d'une technique devant être utilisée par les usagers.

Application

la lecture des cartes sémantiques

D'une science des listes (bibliographiques), la science de l'information est devenue une science de graphes et de cartes (sémantiques), c'est-à-dire que de plus en plus les résultats des recherches d'information seront disponibles sous des formes plus élaborées. La réalisation de ces graphes, de ces cartes, leur lecture rend nécessaire l'acquisition d'apprentissages nouveaux.

Graphe "revêtement céramique" obtenu à partir d'une banque de brevets

2) UTILISER
La logique et les lois de l'usage des techniques électroniques d'information

Les techniques électroniques d'information ont généré, nous le savons, pas mal de mal-usages et de non-usages. Jusqu'il y a peu, on n'apportait aucun élément explicatif ou interprétatif. On parlait de résistance, de non-acceptabilité par des usagers supposés voués à la passivité et à la discipline:

"...mon produit est bon, mais ils ne viennent pas..."

"...mon produit est bon, mais ils ne le regardent pas..."

"...mon produit est bon, mais ils ne le lisent pas..."

Le nom pudique d'utilisateur, de consommateur attribuait à l'usager un statut de dominé ce qui ne veut pas dire docile. Surtout en ce qui concerne les techniques électroniques d'information qui s'inscrivent, on l'a trop souvent oublié, dans un contexte socioculturel donné. Révélateurs de cette activité des usagers, on a noté avec intérêt les nombreux détournements d'usage de techniques comme le téléphone, le Minitel, etc. Sont donc nées des recherches sur les opérations des usagers afin d'atteindre une meilleure connaissance de leurs pratiques, manières de faire, modes d'opérations ou schémas d'action. Ces actions ont leur formalité et leur inventivité propres et organisent en sourdine le travail de l'usager.

Il n'y a pas une manière de feuilleter un livre, de butiner dans une bibliothèque, de se servir d'un catalogue informatisé, d'un système télématique, d'un bouquet satellite 14 :

"Le quotidien s'invente avec mille manières de braconner" (de CERTEAU 15).

Grâce aux études des usages et des usagers de l'information et des systèmes d'information, on a mis en évidence des logiques d'usage comme par exemple les deux logiques d'abordage d'un système télématique, utilisé dans un espace public: une logique technique qui suppose la règle, le mode d'emploi, et une logique instrumentale qui ne suppose pas la règle, le clavier appelant le geste. Ces manières de faire, ces pratiques, opérations multiformes et fragmentaires obéissent à des règles. Autrement dit, il y a une logique de ces pratiques, une logique de l'usage 16. Nouvelles logiques qu'il importe aujourd'hui de mieux comprendre, les logiques de navigation.

Mieux des lois de l'usage des techniques électroniques d'information, lois énoncant des corrélations entre des phénomènes sociaux et vérifiées par l'expérience; des lois probabilistes en particulier. Les phénomènes d'usage présentent un certain nombre de régularités qui sont susceptibles d'un traitement mathématique. Il n'y a pas en effet 1000 manières mais probablement un certain nombre de manières de regarder la télévision, de se servir d'un magnétoscope, de se servir d'une bibliothèque, de lire un livre, un article, etc.

Comme toute activité mobilisant de nombreuses personnes, l'usage d'une bibliothèque par ses usagers est le résultat d'un grand nombre d'événements aléatoires. Chaque usager a ses propres objectifs; chaque livre a une audience différente. Le comportement individuel d'un usager ou le degré d'usage (l'usagivité) d'un livre ne peuvent être prédits avec certitude.

Mais il est possible de prévoir le comportement moyen d'un ensemble d'individus avec une précision qui s'accroît avec le nombre d'individus et la durée de l'observation (plusieurs semaines, mois, années).

Les mathématiques -le calcul des probabilités dans le cas présent- sont alors fort précieuses. Ce calcul permet de résumer un ensemble d'événements aléatoires comme les usages quotidiens d'une bibliothèque en une grandeur numérique, la probabilité 17 exprimant le caractère probable, non-certain de ces événements, de ces usages. Il permet de prédire l'usage moyen fait par un ensemble de personnes (et non par une personne), la déviation moyenne par rapport à cet usage et d'autres critères suffisamment précis et donc fort utiles pour asseoir des décisions en autant que sont pris en compte des centaines d'usagers, de livres sur des intervalles de temps d'une année et plus.

Il nous faut donc introduire cette culture des logiques et des lois de l'usage en effectuant et en faisant effectuer plus qu'aujourd'hui des études d'usages et d'usagers 18.

Application

L'usage d'un livre

La probabilité qu'un livre du CDI soit emprunté un certain nombre de fois dans l'année suit une loi géométrique.

L'usage des nouveaux livres

Si l'on s'était fixé un minimum de deux usages d'un livre, dans l'année qui suit son acquisition, ex post, 54 % des livres n'auraient pas dû être achetés.

Ce type de loi peut être employé pour calculer les comportements moyens d'un groupe d'usagers. D'autres lois comme celle bien connu de POISSON sont aussi utilisées dans la modélisation mathématique des usages.

3) L'histoire des techniques électroniques d'information

Dans cette jungle proliférante de réseaux et de terminaux présents ou à venir, il nous faut une boussole; une boussole qui ne peut être que culturelle d'où que l'on soit. La prolifération des techniques électroniques d'information justifie que nous tentions de cerner les contours d'une histoire spécifique de ces techniques.

Il nous semble donc que paradoxalement le passé peut nous servir de guide sous la forme analytique de la généalogie des techniques d'information. Ceci afin de mettre à jour, en particulier, les processus de rejet ou d'acceptabilité. La généalogie, partie d'une histoire des techniques d'information nous enseigne que c'est par le biais des usages que l'acceptabilité se fait le plus solidement.



1981 - introduction de l'IBM-PC et lancement de MS-DOS

1984 - Lancement du MacIntosh d'APPLE

1988 - Le lecteur 3"1/2 et VGA deviennent des standards

1991 - Premier serveur WEB

1995 - Arrivée de JAVA et du NC

1998 - On compte plus de 100 millions d'usagers d'internet dans le monde



Brève généalogie du micro-ordinateur et d'internet

L'histoire, quant à elle, fait apparaître les liens qui unissent les techniques aux pratiques sociales, les savoir-faire aux savoirs, les innovations aux modes de vie 19. Ce que présente très bien ci-dessous le tableau chronologique de l'évolution des techniques :


Evènements historiques, institutions

Connaissances scientifiques

Techniques d'information

Outils

17ème siècle
salons, colléges, Académies

revue scientifique
classification
indexation

papier

1er catalogue
index
dictionnaire

18ème siècle
propriété littéraire

périodiques spécialisés
fichiers

grandes feuilles
fiches

annuaire
catalogue à fiches

19ème siècle
expansion des universités
vulgarisation

brevet
résumé (abstract)

linotype
télégraphe
téléphone
radio

dossier documentaire
revue de résumés

20ème siècle
avant 1948
FID
Bell Lab

après 1948
serveurs
ARPANET
WWW
Mosaïc


hypertexte
revue de sommaires

SGBD
thesaurus
langages
citation
normes SGML, HTML


magnétophone
photocopie, microfiche
transistor

support magnétique
microordinateur
MINITEL
support optique
réseau INTERNET


sélecteur de microfiches



revue de sommaires
banque
butineur
carte sémantique



A partir de 1948, le développement de la science de l'information a été accompagné - si ce n'est souvent précédé - par le développement exceptionnel d'une technologie et de techniques particulièrement impressionnantes, reposant pour l'essentiel sur des flux d'électrons et de photons. Auparavant règnaient l'encre et le plomb...

Une histoire des techniques d'information ne peut se satisfaire de la simple évocation des grandes innovations qui l'ont jalonnée et des grands hommes qui l'ont marquée. Elle ne peut, non plus, être divisée en des champs bien distincts, dans lesquels on pourrait suivre l'évolution d'une ligne de machines, d'objets techniques". L'histoire des techniques d'information ... est culturelle. "Elle fait apparaître les liens qui...unissent les techniques aux pratiques sociales, les savoir-faire aux arts, les innovations aux modes de vie, etc 20".

Je crois donc nécessaire un enseignement d'histoire des techniques d'information et de leurs filières techniques, les industries d'information 21.

Conclusion

L'usage des techniques électroniques d'information, comme l'usage de toute technique d'ailleurs, repose sur la présence chez les usagers d'une culture technologique. Cette culture étant quelque peu déficitaire, le développement de cet usage nous impose donc d'assurer des formations en science de l'information comportant des enseignements qui n'y sont pas souvent présents, c'est-à-dire des enseignements de physique des techniques électroniques d'information, de la logique et des lois de l'usage de ces techniques et d'histoire de ces techniques.

Bibliographie
  • CACALY S. ed.- Dictionnaire encyclopédique de l'information et de la documentation - Nathan, Paris, 1997.

  • CHALAS Y. - Turbulences des techniques et sagesse de l'usage -La provocation - Hommes et machines en société - CESTA, Paris, 1985.

  • CERTEAU M. de. - L'invention du quotidien -1- Arts de faire - UGE, Paris - 1980

  • GILLE B. - Pour un musée de la science et de la technique - Culture technique, 198, page 209, 1982.

  • JACOMY B. - Une histoire des techniques - Le Seuil, Paris, 1990.

  • LAN Z., CAYER N. J. - The challenges of teaching information technology use and management in a time of information revolution- American Review of Public Administration - 24, 2, 1994.

  • LE COADIC Y. F. - La science de l'information - PUF, Collection Que sais-je ?, n° 2873 - Paris, 1997.

  • LE COADIC Y. F. - Usages et usagers de l'information - Nathan - Paris, 1997.

  • LE COADIC Y. F. - Histoire des sciences et histoire de la science de l'information - Documentaliste-Sciences de l'information - 1993, 30, n°4-5.

  • LE MAREC J. - Dialogue ou labyrinthe ? La consultation des catalogues informatisés par les usagers - BPI, Paris,   1989.

  • PERRIAULT J.- La logique de l'usage - Essai sur les machines à communiquer - Flammarion, Paris, 1989.

  • REMUS. - La muséologie des sciences et des techniques- Actes du colloque des 12-13 décembre 1991 - OCIM, Dijon.

  • Technology for all Americans - National Academy of Science - Washington, 1998.

Date de publication : 25/06/2007 17:46

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